Le pavot à opium et l’homme : origines géographiques et premières diffusions d’un cultivar

Nov 3rd, 2011 | By | Category: Annales de géographie, Articles, China / Chine, Europe, Français, India / Inde, Iran, Opium

Le pavot à opium et l’homme : origines géographiques et premières diffusions d’un cultivar
The Opium Poppy and Mankind: Geographic Origins and Early Diffusion of a Cultivar

Pierre-Arnaud Chouvy

Annales de Géographie
Paris, Armand Colin
Mars – avril 2001, N° 618, pp. 182-194, 2 cartes.

 

Résumé : L’origine géographique du pavot à opium est mal connue, mais peut être estimée d’après les relations étroites qui ont existé entre la plante et l’homme, et les indices archéologiques que ce dernier a pu en laisser. Papaver somniferum est un cultivar. Ainsi, il n’existe pas à l’état réellement sauvage et sa diffusion aurait grandement bénéficié des migrations humaines et de l’anthropisation des milieux qu’elles ont impliquée. Le pavot a donc migré d’ouest en est, depuis l’Europe ou l’Asie mineure, et ce sont les Arabes qui ont été les principaux diffuseurs de la plante et de ses usages.

Mots-clés : Pavot à opium, origines géographiques, diffusion, homme, cultivar, anthropisation, Arabes, Inde, Chine, enthéogènes.

Abstract : The geographic origin of the opium poppy is not well-known, but may be assumed in view of the close relations which have existed between the plant and mankind, and the archaeological evidences that the latter has left. Papaver somniferum is a cultivar. It does not exist as a truly wild species, and its diffusion is thought to have greatly benefited from human migrations, as well as their subsequent anthropization of the milieus. The poppy has thus migrated from west to east, probably originating from Europe or Minor Asia, and the Arabs, to the greatest extent, were the ones who spread the plant and its uses.

 Keywords : Opium poppy, geographic origins, diffusion, mankind, cultivar, anthropization, Arabs, India, China, entheogens.

 

 

L’origine géographique du pavot à opium, Papaver somniferum L., pose un problème au botaniste, au géographe et à l’historien. L’importance bien connue de la plante à travers ses multiples propriétés et usages, au cours des temps et au sein de cultures et de civilisations parmi les plus diverses, a en effet très tôt soulevé la question de son origine précise.

A l’instar d’autres cultivars[1], comme Nicotiana tabacum (le tabac) qui est la seule parmi les cinquante espèces de Nicotiana à ne jamais avoir été trouvée à l’état réellement sauvage, et également Erythroxylon coca L. (le cocaïer), Papaver somniferum se caractérise par l’absence totale de population ou d’individu connus à l’état sauvage[2]. Cet état de fait soulève à lui seul plusieurs questions : quelle est l’origine géographique exacte de cette plante désormais si répandue ? Quelle a été l’évolution botanique de ce qui est actuellement un cultivar ? Enfin, à quel point les évolutions de Papaver somniferum et du genre humain ont-elles pu être liées l’une à l’autre ?

 Ces questions permettent d’une part de mettre l’accent sur le rôle humain dans la dissémination géographique du pavot à opium comme, d’autre part, de révéler l’importance que la plante a pu revêtir dans les sociétés humaines, et ce jusqu’à nos jours :

L’étroite dépendance de l’homme et de ses plantes cultivées… ne peut être bien comprise que si l’on a constamment à l’esprit les conditions dans lesquelles les variétés et les espèces végétales prennent naissance et se répartissent géographiquement[3].

Le fait qu’il n’y ait pas de populations sauvages connues de pavot à opium, de tabac ou de cocaïer semble donc en soi déjà indiquer l’existence d’un très ancien processus de sélection des plantes à drogues par les sociétés humaines. La nature de cette relation que l’homme apparaît avoir très tôt nouée avec ces espèces végétales est particulièrement bien exprimée par le biologiste et pharmacognosiste Jean-Marie Pelt, lorsqu’il écrit que la drogue colle à l’homme comme la peau à sa chair[4].

 Le cultivar Papaver somniferum L. et sa relation à l’homme

 Le problème de l’origine géographique du pavot à opium est bien sûr concomitant de celui de la nature de son évolution botanique. En effet, l’inconnue majeure à propos de Papaver somniferum, le fait qu’il n’en soit connu aucune population sauvage, interdit en elle-même de définir avec certitude et précision son aire d’origine, et en conséquence l’évolution botanique et historique de la plante[5].

Ainsi, le professeur J.M. de Wet s’exprimait en ces termes en s’adressant à M.D. Merlin : Si vous pouviez trouver de vrais exemplaires sauvages, des colonisateurs naturels le plus probablement, mais pas des herbes en ce qu’elles sont spontanées seulement dans des habitats humains perturbés, vous devriez être proche de l’aire de domestication originelle[6].

 L’évolution botanique du pavot à opium a prêté à nombre d’hypothèses, mais, apparemment, toutes les variétés de Papaver somniferum sont connues pour ne se développer que dans des milieux d’habitat pionnier, soit directement créés et maintenus par l’homme, soit aux marges de ceux-ci, sur les décharges et déblais et en bordure des champs cultivés par exemple.

Selon une des hypothèses émises par de Wet et Harlan[7], la sélection, lorsqu’elle s’est effectuée, aurait opéré selon un double processus de sélection artificielle et de sélection naturelle. Des graines provenant de la plante sauvage cultivée auraient colonisé les espaces périphériques d’anthropisation, et les pavots « échappés » se seraient peu à peu adaptés au phénomène de constante perturbation qui est caractéristique de cette anthropisation des milieux.

Cette hypothèse suggère que la co-évolution à partir d’une souche sauvage a eu pour résultat le développement de variétés domestiquées produites sous l’influence d’une sélection artificielle [cultivars développés par sélection naturelle], et de variétés semi-sauvages produites sous l’influence d’une sélection naturelle [« échappés » développés par sélection artificielle][8].

 Les variétés semi-sauvages et cultivées de Papaver somniferum ne semblent ainsi différer l’une de l’autre qu’en fonction de leur degré de dépendance à l’homme et à son environnement perturbé. Aussi les botanistes Alphonse de Candolle, Georg Buschan, Johannes Hoops, ou encore Matthaus Much, affirment-ils tous leur conviction selon laquelle le pavot à opium ne serait qu’un échappé qui n’existe pas, et ne peut exister, à l’état sauvage[9].

De la même façon, le cannabis (Cannabis sativa L.), même si l’on estime qu’il existe à l’état réellement sauvage en Asie centrale, n’est jamais devenu complètement dépendant de l’homme tout en ayant néanmoins conservé une certaine relation symbiotique avec celui-ci :

Dans nombre de régions où le cannabis était cultivé, il s’est aisément échappé pour se naturaliser comme mauvaise herbe…Dans ce nouveau rôle, le cannabis a envahi beaucoup d’habitats perturbés, surtout anthropisés, s’établissant et se répandant sans intervention humaine directe[10].

 Nous savons donc que, pour exister et en arriver à son état actuel d’expansion, le pavot à opium a dû pouvoir se développer en relation plus ou moins étroite avec l’homme, ce qui a amené plusieurs auteurs, dont M.D. Merlin, à poser la question de la nature de cette relation[11].

Le pavot à opium, et le cannabis par ailleurs, sont ainsi des herbacées annuelles dont le caractère commun est de présenter des variétés cultivées et semi-sauvages qui ont réalisé une adaptation écologique à des milieux ouverts, perturbés et instables, dont les sols maigres n’offrent qu’une faible concurrence végétale[12].

Avec les débuts de la sédentarisation des sociétés humaines et, ceux, concomitants, de l’agriculture, le pavot à opium a certainement pu profiter de l’expansion de ces milieux favorables à son développement, avec d’autres « mauvaises herbes » dont certaines avaient également des propriétés psychoactives et qui sont d’ailleurs souvent entrées dans des compositions à base d’opium. Comme c’est le cas de Datura metel L. (une solanacée très toxique), probablement originaire du Pakistan ou de l’Afghanistan[13] ; Datura stramonium L. qui entre dans la composition, entre autres, du népenthès grec à base d’opium[14] et [15] ; et Lactuca virosa L. (la laitue vireuse), au latex épais et abondant, et également hallucinogène. Parmi ces autres plantes, le pavot à opium devait alors se développer d’autant plus facilement que ce type d’espaces ensoleillés à sols légers et riches en nitrogène lui convenait parfaitement.

Etant donnés les aspects esthétiques et les nombreuses utilisations qu’offre le pavot à opium (utilisation alimentaire, oléagineuse, thérapeutique, fourragère, comme drogue de récréation et, ou, rituelle), et son développement facilité autour des espaces anthropisés, l’homme a très vite dû le remarquer, et en accélérer l’expansion dans une sorte d’écosystème généralisé présentant une abondance d’espèces différentes et toutes présentes en nombre restreint[16]. Le pavot s’est en effet vraisemblablement propagé avec et parmi d’autres plantes, expliquant peut-être certaines des méthodes traditionnelles de culture du pavot qui subsistent encore par exemple en Asie du Sud-Est, où l’horticulture se pratique dans le cadre spécifique de l’écosystème généralisé, et où l’on diversifie ses cultures en mélangeant différentes espèces, dont Papaver somniferum, sur la même parcelle[17].

 

De l’origine géographique présumée du pavot à opium

 

Ce sont les recherches archéologiques qui ont permis de déterminer l’origine géographique probable du pavot à opium, que ce soit à travers des découvertes d’ordre linguistique, paléobotanique, ou encore iconographique.

Au plan linguistique par exemple, l’étymologie des termes « pavot » et « opium » est grecque (mekon : pavot, et opos : suc), les mots étant eux-mêmes cognats et peut-être dérivés de racines indo-européennes. A travers leurs racines, les deux termes témoignent de l’importance culturelle de la transmission du pavot aux Grecs par les Egyptiens[18].

Toujours parmi les indices linguistiques révélés par les recherches archéologiques, figure la plus vieille liste écrite de prescriptions médicales qui soit connue et qui fait partie des milliers de tablettes en argile de Nippour, le centre spirituel des Sumériens. Cette tablette, écrite vers la fin du troisième millénaire avant J.C. (circa 2 100 avant J.C.), comporterait selon certains auteurs[19] une référence au pavot à opium, malgré le fait que d’autres, après avoir étudié la même tablette, n’aient même pas mentionné l’existence d’un idéogramme qui puisse être identifié avec le pavot à opium (Civil, 1960)[20].

C’est Dougherty (1877-1933) qui a indiqué le premier que les Sumériens avaient un idéogramme spécifique pour l’opium : hul-gil, « qui signifiait la drogue ». Il expliqua l’idéogramme comme étant composé de hul, la « joie », et de gil, qui servait à représenter nombre de plantes différentes. Cette interprétation a depuis été largement reprise, comme si elle était définitivement acquise ; et malgré le fait que Krikorian[21], par exemple, ait démontré les erreurs commises à propos de l’interprétation de l’idéogramme, et ait déclaré qu’il n’y avait pas de mot qui désigne l’opium, le pavot à opium ou même le pavot, sur lequel les chercheurs puissent s’accorder, que ce soit en sumérien, en acadien ou en assyrien[22].

 

Ainsi les recherches étymologiques et linguistiques, associées aux fouilles et recherches archéologiques, ont permis d’aborder le problème de l’origine géographique du pavot à opium, mais sans toutefois apporter de réponses satisfaisantes et définitives.

 

Certes, le pavot à opium serait originaire d’Asie mineure si l’on retient la tablette de Nippour comme l’indice le plus valide, malgré les controverses persistantes. Mais il pourrait également être originaire de la Méditerranée occidentale, ainsi que M.A. Veselovskaya[23] et d’autres l’affirment en se fondant sur des indices paléobotaniques.

Mais c’est en Suisse, parmi les vestiges datant de l’âge de la pierre, dans les cités lacustres ou palafittes du lac de Neuchâtel, que l’on a retrouvé les indices paléobotaniques parmi les plus anciens à ce jour en Europe et dans le monde : des graines et des capsules de pavot à opium vieilles de plus de 4 000 ans. Et l’un des plus anciens indices archéologiques méditerranéens, celui du site de Cueva de los Murciélagos (actuelle Albuñol en Espagne), a révélé des capsules qui sont quant à elles estimées à environ 3100 avant J.C[24]. En ce qui concerne les sites néolithiques de la Méditerranée orientale ou du Proche-Orient, et selon Krikorian, aucune trace paléobotanique de pavot n’a pu y être détectée. La plus ancienne indication trouvée dans cette région serait une représentation statuaire de la plante dans le palais de Knossos, en Crète (Gazi), représentation qui daterait de 1600 avant J.C et qui est connue comme la « déesse minéenne aux mains levées ». Il faut toutefois mentionner ici la découverte, toujours dans l’espace méditerranéen, dans la tombe égyptienne de l’architecte royal Cha, d’un produit composé de graisse végétale, de fer et de morphine qui pourrait être de l’opium, mais qui reste indéfinissable. Si l’exemplaire, daté du XVe siècle avant J.C., se révélait être effectivement de l’opium, cela en serait alors le plus vieil échantillon connu à ce jour[25].

 L’aire précise d’origine du pavot à opium, comme celle de sa première domestication et culture, ne peuvent donc être déterminées avec certitude. Si la majorité des spécialistes s’accorde à penser, sans preuve archéologique formelle toutefois, que ce soit d’ordre scripturaire, linguistique, paléobotanique ou iconographique, que le pavot à opium est originaire de la région comprise entre la Méditerranée orientale et l’Asie mineure, voire centrale, la présence de fossiles de pavots à opium en Suisse au néolithique récent n’est pas non plus expliquée de façon satisfaisante. Il n’est ainsi permis que de supposer de possibles aires d’origine du pavot[26].

 De la diffusion historique et géographique du pavot à opium

 

Connaître l’origine du commerce des opiacés implique bien sûr de connaître l’aire d’origine du pavot à opium lui-même ce qui, on l’a vu, n’a toujours pas pu être déterminé avec précision et certitude. Quelle qu’en ait été l’origine, il semble que l’Europe ait connu des échanges de produits issus du pavot pendant des millénaires. L’existence des premières routes commerciales européennes d’une part et celle, d’autre part, des sites des palafittes suisses, ont amené certains à penser que le pavot pouvait bien être en fait une espèce de la flore préhistorique suisse d’origine exotique. Le pavot aurait ainsi très bien pu y être apporté il y a quelque cinq mille ans au cours des premières migrations des agriculteurs dans la région suisse. Deux routes auraient été empruntées lors de ces migrations néolithiques durant lesquelles le pavot à opium aurait pu être diffusé. La route méridionale passait par la côte méditerranéenne et remontait la vallée du Rhône alors que la route orientale continentale, qui reliait les monde balkanique et danubien à la Suisse actuelle, contournait les Alpes par le nord[27].

 

Que le pavot à opium ait été originaire d’Europe, comme il est parfois supposé, ne change rien au fait qu’il ait été très tôt intégré dans les échanges commerciaux qui ont dû accompagner les premières migrations reliant des écosystèmes différents de l’Eurasie. Il a également été suggéré que des graines de Papaver somniferum et même de l’opium auraient été inclus dans les échanges commerciaux des Sumériens. Leur civilisation, qui se développa en Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate (Nippour par exemple), avait développé certaines techniques telles que celles du labour, de l’irrigation, de la roue, de la voile maritime et même de l’écriture. Les Sumériens développèrent également à travers leur empire un vaste réseau commercial qui atteignait l’Inde et l’Egypte et qui reliait les marchés mésopotamiens majeurs avec les côtes orientales de la Méditerranée (Ezéchiel -VIe siècle avant J.C.- et Hérodote -Ve avant J.C.- en mentionnent les caravanes de chameaux par exemple). Graines de pavot et opium ont ainsi dû être échangés pendant des milliers d’années, que ce soit par voie maritime ou par voie continentale[28].

 

Les Egyptiens, quant à eux, faisaient sans aucun doute commerce de l’opium, en l’occurrence celui de l’opium thebaicum dont la réputation était déjà assurée au XIIIe siècle avant J.C. et dont les échanges se développaient alors rapidement[29].  Mais si les Egyptiens en firent commerce, l’opium, pour des raisons non expliquées, ne semble pas avoir été l’objet d’échanges particuliers chez les Grecs et les Romains. Ainsi, Booth remarque que, curieusement, ni les Grecs ni les Romains n’ont répandu l’usage de l’opium dans leurs territoires, et ils n’ont pas considéré l’opium non plus comme une denrée commerciale de statut international[30].

Toujours en Egypte, où la présence du pavot est donc parmi les plus anciennes, et où la ville de Thèbes a donné son nom à la thébaïne (un alcaloïde[31] parmi la quarantaine que contient le pavot), une controverse existe là comme ailleurs au sujet de la date à laquelle Papaver somniferum y aurait été introduit ; bien avant l’ère romaine de toute façon. Ce seraient en tout cas les Egyptiens qui auraient diffusé la culture du pavot à opium en Europe, en la transmettant aux Grecs[32]. En Europe méridionale, l’utilisation de l’opium déclina ensuite nettement après la chute de l’empire romain, pour ne réapparaître vraiment que bien plus tard avec le retour des croisades, soulignant ainsi le rôle notoire des Arabes dans sa rediffusion[33].

 

L’importance de l’étymologie arabe dans le vocabulaire désignant l’opium, qu’on retrouve jusqu’en Chinois, témoigne de ce rôle arabe dans la diffusion de la substance narcotique. Les Persans, quant à eux, en ont probablement appris l’existence lors de leur conquête de l’Assyrie et de Babylone. L’opium est ainsi mentionné dans un texte perse du VIe siècle sous les noms de thêriakê[34], malideh, et également afiun, de racine arabe.

Ce sont en effet les Arabes qui ont probablement le plus contribué à la diffusion dans le reste du monde du pavot à opium et du savoir qui lui était lié. Ils ont ainsi très tôt compris le potentiel commercial représenté par l’opium. Ayant utilisé celui-ci comme analgésique à la suite du commerce développé par les Egyptiens, ils en organisèrent la production et les échanges tels qu’ils ont toujours existé depuis. Ils en répandirent l’utilisation d’autant plus facilement que leur empire s’étendait rapidement et que le commerce faisait partie intégrante de leurs traditions et était dorénavant porté par le prosélytisme associé à l’islam.

Où que les Arabes aillent l’opium allait également, transporté par caravane ou par boutre, leurs navigateurs étant d’autant plus habiles et efficaces qu’ils tiraient parti des vents de mousson que les Phéniciens avaient exploités avant eux. En Europe par exemple, de façon significative, le commerce de l’opium ne prit une réelle importance qu’après les croisades et l’invasion maure de l’Espagne et de la Sicile[35]. Ils auraient également transmis l’opium aux Indiens, cette fois après avoir conquis l’Espagne, l’Egypte, l’Asie mineure, le Turkestan, la Perse, et certaines parties des Indes au VIIe siècle ; même si certains estiment qu’Alexandre le Grand (356-323 avant J.C.) l’y avait déjà introduit quelque dix siècles auparavant. En Inde, la première référence connue au pavot ne daterait toutefois que d’environ 1000 après J.C., alors qu’il faut attendre 1200 pour y trouver l’opium mentionné d’un point de vue explicitement médical[36].

Ce sont encore les Arabes qui ont la réputation d’avoir introduit l’opium et le savoir qui l’entourait en Chine au VIIIe siècle, malgré le fait qu’il y existe des références écrites à son usage dès le IIIsiècle[37]. Quant à la mention faite à l’opium dans un livre médical chinois où l’on en recommandait la prescription contre la dysenterie en 973 avant J.C.[38], elle ne laisse guère de doute sur l’antériorité au commerce arabe de l’existence de l’opium en Chine. Mais la prépondérance du rôle arabe dans la diffusion du pavot à opium est néanmoins très bien exprimée par les similitudes évidentes que présente le mot « opium » dans de nombreuses langues : opium en français comme en anglais, opos ou opion en grec, afium en turc, afiun en persan et en arabe, ahipen en sanskrit, aphin en hindi. Quant au chinois Fu-yung (ya-pien selon d’autres transcriptions), il dérive également, selon les linguistes, de la racine arabe afiun.

 

Si l’opium fut introduit en Chine comme partout ailleurs par le biais des réseaux commerciaux, entre autres arabes, il semble néanmoins qu’il ait très bien pu atteindre la Chine avec les marchands chinois qui faisaient déjà le commerce caravanier du jade et des pierres précieuses avec l’Inde et la Birmanie au IIIe siècle avant J.C., via la Route du Jade. Ou encore par l’Asie centrale (en Bactriane) où l’explorateur chinois Chang Chien (?-114 avant J.C.) avait rencontré, en 139 avant J.C., les descendants grecs de l’armée d’Alexandre le Grand.

 

 Mais les marins chinois auraient également pu en rapporter de leurs lointaines navigations puisqu’ils naviguaient jusqu’en Afrique dès le Ier siècle avant J.C. Il se peut encore que des moines bouddhistes aient pu transmettre l’opium à la Chine lors de leurs lointaines expéditions puisque, grâce aux marchands perses et indiens, l’utilisation de l’opium était déjà connue au Tibet au cours du Ier siècle[39]. Quoi qu’il en soit, il semble acquis que l’opium avait pénétré en Chine avant que les Arabes et l’islam ne le fassent.

 Les Arabes, s’ils n’ont peut-être pas introduit l’opium en Chine, en firent toutefois le commerce avec celle-ci, au moins pour combler les insuffisances de la production chinoise. Mais avec le déclin de l’influence arabe et le développement sans précédent du commerce maritime européen, le commerce de l’opium fut repris par les Vénitiens, la cité lagunaire étant devenue le centre majeur du commerce européen. L’opium était particulièrement prisé en Europe à cette époque puisque tous les grands navigateurs étaient entre autres chargés de rapporter la fameuse panacée de leurs voyages. Avec Vasco de Gama (1460-1524), les Portugais se saisirent du commerce de l’opium. Ils achetaient la denrée en Inde, où les empereurs moghols encourageaient très fortement la culture du pavot qui leur procurait de substantiels revenus. Les Portugais supplantèrent alors définitivement les Arabes en s’installant à Macao en 1557. De fait, en Chine, les premières importations d’opium d’importance à ne pas avoir été le fait des Arabes furent celles des Portugais. Quant aux célèbres opiums indiens du Bengale et de Malwa, ils attirèrent vite la concurrence des Hollandais puis des Britanniques qui en répandirent l’usage et la culture, à Java pour les uns, et en Chine pour les autres qui y provoquèrent même jusqu’à deux guerres dites de l’opium (1839-1842 et 1856-1860).

C’est en fait au moment de l’entrée des puissances maritimes européennes dans le commerce mondial, résultat des grandes expéditions, que le commerce de l’opium prit une dimension toute nouvelle : l’interpénétration et l’interdépendance des marchés allaient initier des dynamiques nouvelles et poser les conditions du commerce mondial des drogues. Ainsi, avec l’observation faite de l’inhalation du tabac par l’ermite Romano Pane au XVe siècle à Hispaniola[40], c’est une toute nouvelle ère de diffusion des narcotiques qui s’ouvrait alors : au-delà du tabac, c’est l’opium qui allait pouvoir être fumé, comme le haschich, et plus tard, la cocaïne ou même le crack[41]. L’introduction en Asie du Sud-Est de la pipe et du tabac par les Portugais et les Espagnols, reprise à leur compte ensuite et diffusée par les Hollandais, allait alors pouvoir donner à la consommation d’opium un développement que les Britanniques sauraient exploiter à merveille.

 

Après avoir permis le financement des entreprises coloniales européennes en Asie, le pavot à opium a ensuite été réellement disséminé à la surface de la planète, que ce soit en accompagnant les migrations de travail des Chinois vers les Amériques, les coolies, en rentabilisant les politiques expansionnistes japonaises en Chine septentrionale (Mandchourie), ou encore en bénéficiant de l’esprit d’entreprise des narcotrafiquants modernes. La plante narcotique fleurit désormais dans des proportions très différentes à la surface de la planète, en Asie bien sûr, où le Triangle d’Or (stricto sensu Birmanie, Laos, Thaïlande) et le Croissant d’Or (stricto sensu Afghanistan, Iran, Pakistan) sont désormais les deux espaces de production illicite les plus importants au monde ; mais également en Europe, en Inde et en Tasmanie où ont existé et existent toujours des cultures licites ; en Afrique où l’on signale sa présence sur le pourtour du Golfe de Guinée ; et en Amérique du Nord et du Sud, où le Mexique est un important producteur d’opium illicite, et certains Etats andins, déjà cocaïers, connaissent une culture grandissante du Papaver somniferum qui témoigne du souci de diversification des activités des narcotrafiquants locaux[42].

 Le pavot et l’homme, une étroite relation symbiotique

 

L’homme a donc, d’une façon ou d’une autre et à un moment de son évolution[43], découvert l’espèce Papaver somniferum. Celle-ci, comme beaucoup d’autres « mauvaises herbes », présentait à l’évidence des caractéristiques botaniques qui prédisposaient l’homme à sa découverte. A l’instar du cannabis par exemple, le pavot à opium se développait particulièrement bien à la périphérie des espaces anthropisés et, d’autre part, pouvait être d’un apport pratique non négligeable pour les sociétés humaines en voie de sédentarisation. Le fait qu’il y ait parmi les premiers cultivars autant de plantes aux propriétés psychoactives (tabac, pavot à opium et même datura), a d’ailleurs amené de nombreux spécialistes à s’interroger sur la coïncidence entre la découverte cérémonielle des enthéogènes[44] et le passage à l’agriculture :

L’émergence des enthéogènes dans un cadre cérémoniel peut être expliquée (ou au moins décrite) comme une réponse dialectique à un changement d’ordre économique prenant place lors du passage de la chasse et de la cueillette à l’agriculture[45].

Et, selon l’anthropologue Johannes Wilbert, les plantes psychotropiques apparaissent dans les cultes et dans les cultures en même temps que l’agriculture. Les chasseurs-cueilleurs connaissent sans aucun doute les propriétés psychotropiques de ces plantes, mais celles-ci n’ont été ritualisées qu’avec le passage à une économie basée sur l’agriculture[46].

D’autre part, outre l’aspect esthétique des fleurs de pavot qui a probablement valu à la plante d’être remarquée, les nombreuses utilisations possibles de celle-ci ont sans aucun doute mené à la sélection progressive de l’espèce somniferum par l’homme.

Celui-ci a ensuite probablement diffusé la plante, consciemment ou non, les sélections naturelle et artificielle permettant au pavot de se propager dans les différentes régions anthropisées, d’autant plus facilement que les capacités d’adaptation de la plante sont particulièrement développées.

Au gré des migrations humaines et du développement du commerce, l’homme n’a depuis lors eu de cesse de répandre le pavot à opium à la surface de la planète, en trouvant à celui-ci des utilisations et des applications des plus variées, qu’elles soient médicales ou récréatives. L’histoire et la géographie du pavot à opium sont plus que jamais indissociables de celles de l’homme, celui-ci essayant même désormais par tous les moyens d’éradiquer la plante à laquelle il a permis de proliférer, et dont il a su exploiter tous les avantages, thérapeutiques, récréatifs et financiers. 

Pierre-Arnaud Chouvy

[1] Un cultivar est une forme vivante apparaissant en culture qui, lorsqu’elle peut se reproduire sexuellement, s’hybride souvent avec des formes sauvages.

[2] Merlin M.D., 1984, On the Trail of the Ancient Opium Poppy, Rutherfold, Fairleigh Dickinson University Press (Londres : Associated University Press) : 54.

[3] Haudricourt A.-G., Hédin L., 1943, L’homme et les plantes cultivées, Paris, Métaillé : 21.

[4] Pelt J.M., 1983, Drogues et plantes magiques, Paris, Fayard : 14.

[5] Il est difficile d’attribuer à chaque drogue sa terre d’origine. Depuis les temps préhistoriques, l’énorme brassage des populations sur le continent eurasiatique a largement brouillé les cartes. Tandis qu’au morcellement tribal primitif se substituaient des entités plus larges fondées sur des valeurs culturelles communes, les drogues passaient d’un peuple à l’autre au gré des caravanes et du négoce : Pelt J.M., 1983, Op. cit. : 55.

[6] Merlin M.D., 1984, Op. cit. : 53.

[7] Wet J.M. de, Harlan J.R., 1975, Weeds and Domesticates : Evolution in the Man-Made Habitat, in Economic Botany, Vol. 29, N° 2, April-June 1975: 99-107.

[8] Merlin M.D., 1984, Op. cit. : 51.

[9]Ibidem : 53.

[10] Schultes R.E., Klein W.M., Plowman T., Lockwood T.E., 1975, Cannabis : An Example of Taxonomic Neglect, in Rubin V. (Ed.), Cannabis and Culture, La Hague / Paris, Mouton Publishers (Chicago, Aldine) : 22-23.

[11] C. A. Trocki remarque ainsi, à la lecture de M.D. Merlin (1984), que seules les plantes les plus importantes pour l’homme ont été sujettes à une telle sélection de sa part : The opium poppy has thus been associated with human beings for a very long time and can be considered to be dependent on human beings for its very existence… Only the most basic food plants also show evidence of this kind of genetic tinkering at such an early period in human technological development : Trocki C.A., 1999, Opium, Empire and the Global Political Economy, A Study of the Asian Opium Trade, 1750-1950, Londres / New York, Routledge : 16.

[12] Merlin M.D., 1984, Op. cit. : 106-109.

[13] Schultes R.E., Hofmann A., 1993, Les plantes des dieux, Paris, Les éditions du Lézard : 42 ; En Amérique du Sud, les différentes espèces de Datura arborescente ne sont jamais trouvées à l’état sauvage et sont à l’évidence d’anciens cultivars dont la place est centrale dans les rituels chamaniques de la région : La Barre W., 1980, Anthropological Perspectives on Hallucination, Hallucinogens, and the Shamanic Origins of Religion, in La Barre W., 1980, Culture in Context, Selected Writings of Weston La Barre, Durham, Duke University Press : 66 ; Au cours des rites religieux shivaites, des sucreries (majun) à base de cannabis, de sucre de palme et d’épices, comprennent parfois également un mélange de datura et d’opium : La Barre, 1980, History and Ethnography of Cannabis, in La Barre W., 1980, Op. cit. : 96.

[14] Kapoor, 1995, Opium Poppy : Botany, Chemistry, and Pharmacology, New York, Food Products Press : 7.

Le népenthès était «  un breuvage magique, un remède qui dissipe la tristesse, la colère », et c’est dans le but de faire oublier le traumatisme vécu par les soldats de la guerre de Troie que, dans L’Odyssée, Hélène leur procure la potion. D’une façon similaire, les pavots qui ont poussé sous les pieds de Déméter après qu’elle ait longuement et vainement cherché sa fille Perséphone, enlevée par Hadès, la plongèrent dans un sommeil réparateur. La statue grecque de Déméter (Ve siècle Av. J.-C.) de l’agora d’Athènes représente ainsi la déesse avec des épis de blé et des pavots dans les mains.

[15] La présence d’opium dans le népenthès n’est que supposée sinon extrapolée : La Barre W., Op. cit. : 66.

[16] Pour de plus amples d’informations quant à l’écosystème généralisé, se reporter à Haudricourt A.G. et Hédin L., 1943, Op. cit.

[17] Anderson E.F., 1993, Plants and People of The Golden Triangle, Ethnobotany of the Hill Tribes of Northern Thailand, Chiang Maï, Silkworm Books : 16, 56, 57, 69 ; voir également la description d’un tel écosystème et la place du pavot à opium en son sein par Hubert A., 1985, L’alimentation dans un village Yao de Thaïlande du Nord, Paris, CNRS Editions.

[18] Merlin M.D., 1984, Op. cit. : 150.

[19] Pour les plus connus : Terry C.E., Pellens M., 1970, The Opium Problem, Montclair, Patterson Smith ; Kritikos P.G., Papadaki S.P., 1967, The History of Poppy and Opium and Their Expansion in Antiquity in the Eastern Mediterranean Area, in Bulletin on Narcotics, Vol. 19, N° 3, July-September 1967 : 18-40 ; Vol. 19, N° 4, October-December 1967 : 1-10.

[20] Merlin M.D., 1984, Op. cit. : 153-157.

[21] Krikorian A.D., 1975, Were the Opium Poppy and Opium Known in the Ancient Near East?, in Journal of the History of Biology, Vol. 8, N° 1, Spring 1975 : 95-114.

[22] Merlin M.D., 1984, Op. cit. : 157.

[23] Veselovskaya M.A., 1976, The Poppy: Its Classification and Importance as an Oleiferous Crop, New Delhi – New-York, American Publishing Co.

[24] Estimation de 2 500 avant J.C. par le professeur Obermaier et selon l’étude de 1935 de Neuweiler et Netolitzky. Des capsules de pavot fossilisées ont également été trouvées dans le tuf des Aygalades près de Marseille (datant du quaternaire, sans plus de précisions), sur le site des Baux (environ 3 020 avant J.C.), et à Châteauneuf-les-Martigues (environ 5 500 avant J.C.) : Merlin M.D., 1984, Op. cit. : 173-175.

[25] Ibidem : 9.

[26] Les excellentes conditions de préservation des fossiles dans la région suisse expliquent par exemple à elles seules l’abondance des restes archéologiques et ne peuvent bien sûr pas permettre de déterminer la distribution préhistorique des espèces : Ibidem : 177.

[27] Ibidem : 147-148.

[28] Ibidem : 151.

[29] Latimer D., Goldberg J., 1981, Flowers in the Blood : The Story of Opium, New York – London, Franklin Watts : 17.

[30] Booth M., 1998 (1ère éd. 1996), Opium, A History, New York, St. Martin’s Press : 21.

[31] La morphine, le plus connu de ces alcaloïdes, est également le premier « alcali végétal » (alcaloïde) à avoir été découvert et isolé par les travaux distincts et complémentaires de trois pharmaciens européens, Derosne, Seguin et Sertürner, au début du XIXe siècle.

[32] Booth M., 1998, Op. cit.

[33] Ibidem : 22.

[34] Thêriakê est un mot grec qui a donné son nom à un ancien remède, la thériaque, dont l’origine remonte au début du Ier siècle et qui aurait été inventé par Mithridate et vulgarisé par Andromaque, le médecin de Néron. La thériaque tient son nom de ce qu’elle était supposée soigner des morsures des bêtes sauvages, ou malfaisantes selon l’étymologie. L’opium était l’un des soixante-quatorze ingrédients de la thériaque, dont la première préparation publique est attribuée à Galien (131-201 ?), médecin de Marc Aurèle et dernier des Asclépiades.

[35] McNicoll A., 1983, Drug Trafficking : A North-South Perspective, Ottawa, The North-South Institute / L’Institut Nord-Sud : 3.

[36] Husain A., Sharma J.R., 1983, The Opium Poppy, Lucknow, Central Institute of Medicinal & Aromatic Plants : 25.

[37] Ainsi le chirurgien chinois Hua To, qui vécut pendant la période des Trois Royaumes (220-264), utilisait-il déjà des préparations à base de cannabis et d’opium : Booth M., 1998, Op. cit. : 104.

[38] Lewin L., 1988 (1ère éd. 1929), Phantastica, Paris, Rochester, Park Street Press : 34.

[39] McNicoll A., 1983, Op; cit. : 103 ; Voir également Seagrave S., 1995, Lords of the Rim, The Invisible Empire of the Overseas Chinese, Londres, Corgi Books : 71-79.

[40] Le missionaire papal Romano Pane qui accompagnait Christophe Colomb est le premier à avoir décrit la pratique consistant à fumer du tabac dans son De Insularium Ritibus en 1497.

[41] McKenna T., 1992, Food of the Gods, New York, Bantam Books : 196.

[42] Observatoire géopolitique des drogues, 1996, Atlas mondial des drogues, Paris, Presses universitaires de France. La Colombie a toutefois, avant une importante campagne d’éradication, largement dépassé le stade de l’expérimentation en produisant jusqu’à une centaine de tonnes d’opium par an.

[43] Probablement lors de sa sédentarisation et de son passage consécutif à l’agriculture, ce qui explique la présence de capsules de pavot dans nombre de sites lacustres qui ont souvent été les lieux privilégiés de la sédentarisation humaine.

[44] R.G. Wasson, le créateur de l’ethnomycologie, est également le créateur du terme entheogen décrivant ces plantes au sein desquelles sont générés des dieux (god generated within) : Wasson R.G., Kramrisch S., Ott J., Ruck C.A., 1986, 1986, Persephone’s Quest : Entheogens and the Origins of Religion, New Haven / London, Yale University Press, 257 p.

[45] Wilson P. L., 1999, 1999, Ploughing the Clouds, The Search for Irish Soma, San Francisco, City Lights Books, 150 p. : 10.

[46] Ibidem : 9.

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