Le Triangle d’Or : les fondements géohistoriques des chemins de la drogue

Nov 4th, 2011 | By | Category: Articles, Burma / Birmanie, China / Chine, Français, Geopolitics / Géopolitique, India / Inde, Laos, Opium, Outre-Terre, Production, Thailand / Thaïlande, Traffic / Trafic, War / Guerre

Le Triangle d’Or : les fondements géohistoriques des chemins de la drogue

Pierre-Arnaud Chouvy [1]

Outre-terre – Revue française de géopolitique
N° 6, décembre 2003, pp. 219-235.

 

Le Triangle d’Or correspond à cet espace d’Asie du Sud-Est continentale où est concentrée l’une des deux plus importantes productions mondiales d’opiacés illicites et où sont désormais aussi produites des centaines de millions de pilules de méthamphétamine, ce psychostimulant de type amphétaminique appelé yaa baa en Thaïlande. Plus précisément, c’est dans les hautes terres de l’éventail nord-indochinois, dans les reliefs collinéens et montagneux des périphéries de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande, qu’est cultivé le pavot à opium, Papaver somniferum L, à partir duquel est produit l’opium et est obtenue l’héroïne. Si une telle activité agricole existait dans les régions frontalières contiguës des trois pays de la péninsule depuis le XIXe siècle surtout, elle est désormais principalement et largement localisée dans le nord-est de la Birmanie, le long de ses frontières chinoise, laotienne et thaïlandaise, dans les Etats kachin et, surtout, shan. Produites en Birmanie, l’héroïne et la méthamphétamine sont exportées en Asie du Sud-Est continentale et en Chine, tant pour le marché régional que mondial, à travers de longues frontières poreuses.

Le Triangle d’Or au cœur de l’espace polyethnique et interétatique de l’Asie du Sud-Est continentale

Au cœur de l’Asie du Sud-Est continentale, qui est constituée d’un ensemble péninsulaire dont les directions orographiques sont nettement méridiennes, la Birmanie partage quelque 1 800 kilomètres de frontière terrestre avec la Thaïlande. C’est au cœur d’un relief tourmenté, même si celui-ci ne prend pas des dimensions altitudinales extrêmes, malgré le fait que collines, montagnes et plateaux y prédominent effectivement, que la frontière séparant les deux pays court en suivant une même direction longitudinale. Le contraste marqué qui existe dans la région entre plaines et montagnes est d’ailleurs encore accentué par les données climatiques et biogéographiques qui, du fait d’une position intertropicale et de précipitations soumises au régime saisonnier des vents de mousson, dotent les reliefs d’une épaisse couverture forestière.

La région frontalière birmano-thaïlandaise, au même titre que celle qui existe entre la Birmanie et le Laos d’ailleurs, est donc nettement moins peuplée que les plaines et les bassins alluviaux, ceux des fleuves Irrawaddy et Menam Chao Phraya, qui les bordent respectivement à l’ouest et à l’est. Mais la diversité dispute ici à la densité puisque c’est dans ces collines, dans ces montagnes et sur ces plateaux (le plateau shan notamment) que s’est formée cette mosaïque de population à laquelle Georges Condominas a pu faire référence en caractérisant la cartographie ethnolinguistique de la région de « tableau tachiste » [2] (voir carte 1). Le Triangle d’Or est donc localisé dans une région polyethnique et interétatique, ce qui constitue une donnée géographique fondamentale lorsque l’on considère que la répartition de nombreux groupes ethniques de part et d’autre de frontières nationales, ou plutôt étatiques, facilite bien sûr, dans un environnement au relief tourmenté, les mouvements illégaux de personnes et de biens. De fait, la Birmanie, la Thaïlande, et le Laos, comme le Vietnam et la Chine, connaissent tous des mouvements de populations à travers leurs frontières respectives : les frontières lao-thaïlandaise, lao-birmane, mais aussi birmano-thaïlandaise, traversent d’une part l’aire linguistique taï (Shan, Thaï, Lao) et, d’autre part, l’aire des nombreuses minorités ethniques qui sont dispersées dans la région dite « des trois frontières ». Les différents acteurs des deux régions, ici en l’occurrence les producteurs et les trafiquants de drogues illicites, ont réussi à exploiter avantageusement des espaces particuliers pénalisés par leur situation, du moins selon les critères de l’économie et du développement modernes. Les caractéristiques géographiques de ces espaces qui, du fait de leur difficulté d’accessibilité et de contrôle, sont autant de contraintes pour les autorités étatiques, ont été judicieusement exploitées par les différentes populations : c’est en effet dans le Triangle d’Or qu’une très importante quantité de l’opium mondial est produite – voire la majorité selon les années – et que de la méthamphétamine est aussi désormais fabriquée.

CARTE 1

 

L’expression de « Triangle d’Or », elle, a vraisemblablement été créée par le U.S. Assistant Secretary of State Marshall Green lors d’une conférence de presse le 12 juillet 1971. En faisant référence à un triangle, dont les angles se trouvent en Birmanie, au Laos et en Thaïlande, Green reconnaissait alors implicitement, et sans doute à juste titre, l’absence de production d’opium en Chine, tout juste trois jours avant que le président Nixon n’annonce sa visite officielle de février 1972 dans la République populaire. Mais, outre cette explication géographique, l’expression de « Triangle d’Or » est aussi due à la caractéristique économique de la région considérée. Ce triangle que l’on qualifie « d’or » fait en effet référence à la production d’opium qui s’y est développée de façon très importante au XXe siècle, puisque les premiers marchands d’opium de la région des trois frontières échangeaient la précieuse substance, notamment à la frontière birmano-thaïlandaise de Tachileck – Mae Saï, contre des barres d’or pur à 99 % [3] . C’est en effet à partir du latex qui est récolté sur chaque capsule de Papaver somniferum – après incision de celle-ci, exsudation et coagulation du suc – que les producteurs locaux obtiennent de l’opium, cette substance narcotique à l’aspect et à la texture tellement caractéristiques, de couleur marron foncé ou rougeâtre, particulièrement collante et à l’odeur âcre.

L’opium tire sa grande valeur marchande du fait qu’il contient une quarantaine d’alcaloïdes dont la morphine qui, une fois extraite au cours de procédés chimiques plus ou moins simples, permet d’obtenir du chlorhydrate de morphine et de l’héroïne, drogues parmi les plus addictives qui soient. La production et le commerce de l’opium et de ses dérivés, morphine d’abord puis héroïne, ont connu différentes étapes, se développant à grande échelle principalement après la Seconde Guerre mondiale, après que la Chine eut mis fin à sa propre production au cours des années 1950. Certes, la production avait commencé à augmenter au XIXe siècle, lorsqu’une population issue de groupes ethniques minoritaires fuit les répressions politiques que ceux-ci subissaient dans l’Empire du Milieu. Au fur et à mesure de leur poussée plurimillénaire vers le Sud, les dirigeants chinois ont en effet provoqué l’émigration des populations autochtones (en l’occurrence les Taï, les Hmong et les Yao) vers les hautes terres de l’éventail nord indochinois, dynamique que la Chine impériale a achevée au XIXe siècle à travers plusieurs déplacements forcés de population (notamment ceux des Chin Haw, des Hmong et des Yao). Ce sont ces populations qui ont fourni les acteurs premiers de l’émergence du Triangle d’Or en tant qu’espace de production illicite d’opiacés.

Les principaux producteurs d’opium du Triangle d’Or sont des Hmong (famille linguistique miao-yao [4] ), des Lahu, des Lisu et des Akha (famille tibéto-birmane), ces agriculteurs itinérants sur brûlis qui peuplent, depuis leur arrivée au XIXe siècle, les hautes terres propices à la culture du pavot, c’est-à-dire, et pour des raisons climatiques et écologiques dues en partie à la situation latitudinale de la région, d’une altitude supérieure à 1 000 mètres. Quant au commerce des opiacés, s’il s’est implanté dans la région, notamment en utilisant les structures et les réseaux du commerce prolifique du thé qui y existait déjà depuis le XIVe siècle, c’est en partie grâce à la présence en Asie du Sud-Est continentale des Chinois musulmans du Yunnan. Ceux-ci, les Hui, seraient des descendants de Umar al-Bukhari, le boukhariote que les Mongols avaient chargé sous la dynastie des Yuan (XIIIe siècle) de gouverner le sud-ouest de la Chine. C’est à la suite des rébellions musulmanes de Chine (révoltes dites « des Panthay » en 1856, au Yunnan) que les Hui, aussi appelés Panthay par les Birman et Haw par les Thaï, s’implantèrent en Birmanie : dans le pays wa, mais aussi dans l’Etat shan (Kokang notamment) où ils fondèrent en 1875 la ville de Panglong. C’est ainsi depuis la Birmanie qu’ils dynamisèrent grandement le commerce de l’opium. En effet, grands commerçants ayant parcouru pendant des siècles les pistes reliant le Yunnan à la Birmanie, au Laos et à la Thaïlande, où ils s’implantèrent aussi, ils ont, avec leurs mules dont la réputation n’est depuis fort longtemps plus à faire, établi les liens commerciaux nécessaires et difficiles entre les hauteurs où était produit l’opium et les vallées et les plaines où les grands marchés régionaux se tenaient [5] (voir carte 2 ). Contre l’oppression chinoise, les Panthay se firent les alliés des Hmong [6] qui s’étaient eux-mêmes rebellés contre les Chinois en 1853. Les massacres que subirent les premiers durant les années 1870 en représailles de leur rébellion les forcèrent à émigrer en masse au Tonkin et au Laos. Hmong et Yao fuirent la répression en emportant avec eux leur savoir agricole dont celui de la culture du pavot à opium faisait partie. La poussée chinoise vers le Sud avait donc déplacé vers l’Asie du Sud-Est, d’une part, des caravaniers parmi les plus renommés et, d’autre part, les plus qualifiés des producteurs d’opium de la Chine méridionale. Les pistes caravanières des Haw, qui ont très tôt sillonné le Siam, ont donc contribué à l’importance que revêt encore actuellement la Thaïlande en tant que lieu de transit privilégié de l’héroïne et, désormais, de la méthamphétamine que certains d’entre eux contribuent toujours à transporter depuis la Birmanie.

CARTE 2

 

Mya Maung, par exemple, décrit les diverses routes commerciales du marché noir, donc de la contrebande et du narcotrafic, qui relient la Birmanie à la Thaïlande, à la Chine et à l’Inde : Mae Saï au nord de la Thaïlande, Mae Sot à l’ouest et Ranong au sud en sont parmi les principaux nœuds. Ainsi, c’est Mae Saï qui, lorsque le commerce transfrontalier y était permis de façon régulière, était le point de transit le plus fréquenté de toute la frontière birmano-thaïlandaise. La dimension historique de ces axes commerciaux apparaît dès lors que l’on observe que ces routes du commerce actuel, légal ou illégal, sont celles qui ont servi aux invasions birmanes du Siam, celle qui relie Moulmein à Myawaddy étant la plus célèbre de toutes. Mae Saï, quant à elle, constitue désormais le second point de transit le plus important depuis l’Etat shan après celui de Ruili, qui se situe sur la Burma Road (Route de Birmanie), à la frontière sino-birmane cette fois. Entre ces deux postes frontaliers, on trouve Mandalay, la capitale historique du nord de la Birmanie, qui est reliée à la Thaïlande depuis Taunggyi, via Kengtung et Tachileck, jusqu’à l’autre côté de la frontière, à Mae Saï (voir carte 3). C’est cette route qui fut la voie royale des deux plus importants commerces entre la Birmanie et la Thaïlande : ceux du jade (la jadéite en fait, la plus recherchée, et non la néphrite, qui est moins chère) et de l’opium. La route du jade, future Route de Birmanie, fut développée dès la fin du XVIIe siècle par les marchands chinois du Yunnan, même si elle était parcourue dès le XIIIe siècle et qu’elle permit notamment les invasions mongoles [7] .

CARTE 3

  

Les facteurs géopolitiques de l’émergence du Triangle d’Or

C’est le radical changement politique chinois de 1949 qui allait en fait réellement initier les dynamiques de développement du Triangle d’Or. Avec la fuite en Birmanie des troupes nationalistes du Kuomintang (KMT) de Chiang Kai-shek devant celles de l’Armée populaire de libération (APL) des communistes chinois, les données allaient en effet être profondément bouleversées. Dès 1950, l’APL avait lancé des cultures de substitution dans le sud de la Chine et toute exportation d’opium vers l’Asie du Sud-Est, légale ou illégale, avait rapidement cessé, du moins dans les régions à dominante han. Si la Chine allait régler son problème d’opiomanie de façon drastique, l’Asie du Sud-Est, elle, allait prendre le relais de la production dans le cadre conflictuel de la guerre froide.

C’est en effet la guerre froide qui allait donner la seconde impulsion décisive au développement du Triangle d’Or. La participation de la Central Intelligence Agency (CIA) des Etats-Unis dans le conflit qui opposait le KMT à l’APL, et les politiques des militaires français en Indochine, allaient servir l’expansion de la production d’opium en Asie du Sud-Est. Menaces communistes et guerre d’Indochine, combinées avec l’existence d’une diaspora chinoise forte consommatrice d’opium dans la péninsule, allaient permettre à l’espace de production illicite du Triangle d’Or d’émerger dans les hautes terres de l’éventail nord indochinois. En effet, Bangkok et Saigon furent les deux principaux centres de consommation d’opium à être reliés, par les opérations de la CIA et, avant elle, des militaires et services spéciaux français, aux zones de production du nord-est de la Birmanie et du nord de l’Indochine française.

C’est dans ce contexte qu’est apparue la situation caractérisée par les conflits larvés et le trafic de drogues illicites qui prévaut encore aujourd’hui en Asie du Sud-Est continentale. Après leur fuite dans le nord-est birman, les troupes du KMT, appuyées secrètement par la CIA mais devant s’autofinancer, s’étaient en effet appropriées l’immense majorité du commerce de l’opium. Les caravanes de mules qui transportaient l’opium birman sous contrôle des forces armées du KMT étaient alors composées en majeure partie de Panthay (Chin Haw) dont les réseaux et les moyens permettaient l’établissement d’un tel trafic. Après 1967 et la « guerre de l’opium » qui vit la défaite des Shan de Chang Chi-fu, alias Khun Sa, ou Sinchai Charngtrakul en thaï, à Ban Houay Xay, le KMT – selon l’agent de la CIA William Young – contrôlait environ 90 % du commerce de l’opium à partir de ses bases du nord de la Thaïlande. Les caravanes des Shan, elles, transportaient alors environ 7 % de l’opium birman et celles de la Kachin Independence Army (KIA), qui étaient surtout chargées de jade, seulement 3 % [8] .

Le déroulement de la guerre froide par acteurs interposés en Asie a donc joué un grand rôle dans l’émergence du Triangle d’Or. L’Asie du Sud-Est continentale est certes bien connue pour la place qu’elle a tenue dans l’affrontement des deux blocs, à travers le cas de l’implication de la France en Indochine, puis des Etats-Unis au Vietnam. Mais les guérillas communistes contre lesquelles Washington s’était engagé à l’est de la cordillère annamitique, s’étaient aussi répandues en Thaïlande, en Birmanie, et au Laos. Celles-ci, qui étaient issues par exemple des alliances antijaponaises contractées lors de la Seconde Guerre mondiale entre les communistes et les Britanniques en Malaysia, au Sarawak et en Birmanie, se sont traduites sur les terrains thaïlandais et birman par des conflits complexes aux enjeux idéologiques, territoriaux et nationaux profondément intriqués.

Ainsi, le Communist Party of Thailand (CPT), créé en 1942 afin de lutter contre les Japonais, reçu sa première aide en armement de la Chine en 1960, et dissémina ses « bases libérées » dans les espaces montagneux et collinéens du nord du pays. Le Vietnam apporta alors également son soutien au CPT, à la suite de l’implantation en 1965 en Thaïlande de bases militaires états-uniennes, et afin d’essayer de prendre la Chine de vitesse dans leurs luttes d’influences respectives. La réaction chinoise fut prompte et se traduisit sur le terrain par sa prise en main de la guérilla du CPT et la création d’une « Armée de défense de la frontière » ou 11e Armée, composée à 80% de Hmong et à 20 % de Wa et Yao. Bangkok, qui avait permis la présence de bases militaires des Etats-Unis sur son sol, autorisait à la même époque la présence sur son territoire des troupes nationalistes chinoises du KMT. Leur fuite depuis le Yunnan et leur retraite mouvementée dans les montagnes du nord de la péninsule indochinoise avaient en effet donné l’occasion à la Thaïlande et aux Etats-Unis, notamment à la CIA, d’essayer de contrer la menace communiste et, pour les seconds, de tenter même de reconquérir la Chine. Le recours à la production et au trafic d’opiacés, que ce soit par les Hmong entraînés par la CIA dans les montagnes du Laos ou par les troupes du KMT réfugiées dans l’espace actuel du Triangle d’Or, était alors une composante majeure du dispositif anticommuniste états-unien, comme thaïlandais d’ailleurs. Mais le CPT disparaîtra presque totalement après s’être rallié à une cause nationaliste thaï en apportant, juste avant que la Chine ne fasse de même, son soutien à Bangkok, après l’invasion vietnamienne du Cambodge en 1979 [9] . Avec la disparition progressive de la menace communiste, c’est l’organe thaïlandais de lutte contre le communisme, le Internal Security Operations Command (Isoc), créé en 1965, qui finira par être reconverti, 20 ans plus tard, en organe de lutte antinarcotique, la menace principale étant désormais celle de la drogue, composante majeure des conflits de la guerre froide qui a subsisté et a même pris des proportions alors inimaginées.

Dans ce contexte de guerre froide, donc, les partis communistes birmans, au nombre de deux, et le KMT, ont joué un grand rôle dans l’émergence du Triangle d’Or actuel [10] . La Chine élabora ainsi les stratégies de l’une des deux branches du Communist Party of Burma (Drapeau Blanc ou CPB-Nord), initiant par exemple en 1950 l’implantation d’un gouvernement de Front populaire dans l’Etat kachin qui aurait dû permettre la conquête de la plaine centrale et de Rangoun. D’autre part, les troupes du KMT, soutenues par la CIA et fortes de 30 000 hommes (dont des Shan, Kachin et Chinois de Birmanie), tentèrent de reconquérir la Chine, mais sans succès. Dès 1966, c’est la Chine qui, cette fois, lança dans le nord de la Birmanie des actions visant à établir des bases arrières pour permettre au CPB de prendre le pouvoir à Rangoun, le CPB contractant alors une alliance avec les trafiquants de drogue du Kokang [11] qui acceptèrent de former une force armée « révolutionnaire » en échange d’un soutien dans leur trafic. L’Etat de Kokang fut rapidement investi et le CPB d’obédience chinoise se dissémina jusque dans l’Etat kachin, affrontant les troupes régulières birmanes qui y révélèrent dès 1969 la présence des Chinois. Dès 1967 la Kachin Independence Army (KIA), qui était pourtant liée à Taiwan, à la CIA et à la Thaïlande, accepta à son tour de collaborer avec le CPB en échange d’armes, de formation militaire et, bien sûr, d’une aide pour la culture du pavot, l’activité économique la plus lucrative dans cette région montagneuse et isolée. Les Wa, qui furent également enrôlés, constituèrent quant à eux 90 % des effectifs du CPB-Nord et le gros de son armée. Une fois le CPB structuré militairement, la Chine retira ses troupes et se contenta de ne fournir que des armes légères aux combattants « communistes », lesquels, en fait de plus en plus intéressés par le développement de l’économie de l’opium, ne furent jamais capables de sortir des 20 000 km² de « zones libérées » de la frontière sino-birmane.

Avec l’invasion vietnamienne du Cambodge, et à l’instar de ce qu’elle fit vis-à-vis du CPT, la Chine réduisit fortement son aide au CPB et celui-ci dut alors s’impliquer de façon croissante dans des alliances avec les minorités qu’il soutenait dans leur recherche d’autonomie. En 1980, l’aide financière annuelle chinoise tomba de l’équivalent de 7,5 millions de USD à 5 millions, et impliqua une réorientation du CPB dans le trafic de drogue et dans la conduite d’opérations de guérillas relevant plus du banditisme que de la lutte communiste. En 1989, les évènements de la place Tienanmen isolèrent Pékin de la communauté internationale et poussèrent la Chine à mettre un terme à ses stratégies subversives en Asie du Sud-Est, ce qui se traduisit notamment sur le terrain par la fin des aides accordées aux PC asiatiques. Les relations avec les Etats du sud-est asiatique étaient en effet devenues primordiales dans le nouveau contexte d’isolement international de la Chine. L’alliance avec la Birmanie primait dès lors sur le soutien au CPB ; le riz, le bois, le jade, les pierres précieuses et les minerais birmans importés par la Chine, qui exporte quant à elle de nombreux produits manufacturés, déterminant en effet la prépondérance des échanges commerciaux sur la propagation de l’idéologie communiste. La valeur des échanges commerciaux sino-birmans s’élevait ainsi à trois ou quatre milliards de USD en 1991.

Le rôle du KMT, du CPB et des Chinois du Kokang dans le trafic des opiacés, mais aussi les conséquences de la dissolution du CPB et l’apparition consécutive de nombreuses armées narcotrafiquantes et, parmi elles, principalement de la United Wa State Army (UWSA) des Wa, trouvent leurs racines dans les rivalités et les affrontements par acteurs interposés (Hmong, PC divers, KMT…) des camps communiste et occidental. Les Wa formaient en effet l’essentiel du bras armé du CPB et c’est à la suite de la désintégration du parti que la UWSA est apparue en Birmanie. L’émergence du Triangle d’Or et de ses acteurs principaux, à l’instar de la UWSA et des Chinois du Kokang, est ainsi directement liée au contexte conflictuel de la guerre froide et à l’instrumentalisation de l’économie de l’opium par les différents acteurs engagés dans ses luttes. Et c’est sur ce terreau conflictuel, pérennisé par l’industrie illicite des opiacés, que la production de méthamphétamine par la UWSA a été rendue possible en Birmanie, qu’elle a pu prendre les dimensions qu’elle a prises, et que la Thaïlande, ancien exutoire majeur de l’héroïne birmane, a pu se trouver au cœur des réseaux du trafic de yaa baa et devenir son principal centre de consommation régional.

Les routes du trafic de drogues illicites

Toutefois, la Thaïlande, même si elle reste la voie royale du trafic de méthamphétamine birmane, via sa frontière ouest et notamment les villes frontalières de Mae Saï, Mae Sot et Ranong, ne revêt plus la même importance au regard des flux régionaux d’opiacés. Depuis le début des années 1990, un certain nombre de facteurs a en effet contribué à la réorientation de quelques routes du trafic et à l’émergence de nouveaux axes. En Thaïlande, la répression du trafic, qui a suivi la mise en place de la politique nationale d’éradication du pavot (1984), a en effet considérablement et progressivement réduit l’emploi par les trafiquants de l’excellent réseau routier du pays. L’accroissement consécutif des patrouilles frontalières de la Third Army et de la Border Patrol Police a ensuite accentué le bouleversement des routes transfrontalières birmano-thaïlandaises qu’empruntaient jusqu’alors les caravanes de l’opium.

C’est notamment l’ouverture commerciale des frontières sino-birmane et sino-indienne depuis le milieu de la décennie 1980 qui a permis au trafic d’opiacés de trouver d’autres exutoires. Ainsi, le trafic d’héroïne a emprunté la Route de Birmanie depuis 1985 au moins, traversant la frontière chinoise par Muse et Ruili, continuant par Baoshan, un ancien nœud du trafic yunnanais de l’opium, et se prolongeant par Dali et Kunming (carte 4). Longue de 1 200 kilomètres, la frontière sino-birmane a connu une fréquentation accrue depuis que la junte birmane a légalisé le commerce transfrontalier en 1988, certes, mais aussi et surtout depuis la chute du CPB, en 1989, et l’apparition consécutive de l’UWSA. Dix ans plus tard les autorités chinoises estimaient que quelque 100 kilogrammes d’héroïne transitaient quotidiennement par Bose, dans la province du Guangxi. De nombreux autres itinéraires du trafic sino-birman existent bien sûr, comme l’indiquent notamment ceux qui empruntent la Kambaiti Pass et, plus au sud, l’axe Loije – Longchuan ou encore Panglong – Gengma. Du Yunnan, l’héroïne birmane peut rejoindre l’est de la Chine, dont Hong Kong, pour être exportée jusqu’en Australie et en Amérique du Nord. Une certaine quantité d’héroïne est toutefois destinée au marché de consommation sud-est asiatique, y pénétrant de façon croissante par le Laos via Mengla, en Chine, et les provinces laotiennes de Luang Namtha et de Phongsaly.

CARTE 4

 

La Chine est d’autant plus sujette au trafic d’origine birmane que la Birmanie compte une importante communauté chinoise. Celle-ci est notamment composée des commerçants et caravaniers panthay, d’anciens membres des forces du KMT comme du CPB, et de Chinois du Kokang, dont nombre d’individus sont impliqués à des degrés divers dans les activités illicites transfrontalières et surtout dans le narcotrafic. La force d’attraction des deux centres historiques du trafic d’opiacés que sont Hong Kong et Taiwan ajoute bien sûr encore à l’attractivité de l’axe chinois du trafic.

Toutefois, l’héroïne et la méthamphétamine birmane alimentent toujours le marché thaïlandais, via sa frontière birmane bien sûr, mais aussi et de façon croissante par le biais du Laos dont le territoire, qui s’étend de l’est de la Birmanie, au nord, à l’est de la Thaïlande, au sud, permet la dérivation des flux illicites. Depuis quelques années le Laos voit en effet ses routes terrestres et fluviales (Mékong) drainer un trafic en constante augmentation. Ses routes vers la Thaïlande mais aussi vers le Vietnam et le Cambodge sont de fait de plus en plus utilisées par des trafiquants qui cherchent à éviter le durcissement de la lutte antidrogue menée par la Thaïlande le long de sa frontière birmane. Un des axes majeurs du trafic de drogues illicites d’origine birmane entrant en Thaïlande se situe donc désormais dans le nord-est de la Thaïlande, le long de la frontière laotienne. L’héroïne birmane entre ainsi en Thaïlande depuis le Laos, principalement via les villes frontalières de Chiang Khong, Nan, Loei, Pak Chom, Nong Khai, Nakhon Phanom (depuis Muang Khammouan), Mukdahaern (depuis Savannakhet) et Ubon Ratchathani (depuis Paksé). Depuis le Cambodge, certaines routes permettent également d’introduire des méthamphétamines en Thaïlande, via Trat et Chanthaburi par exemple. Aussi, si la corruption endémique dont faisaient preuve les dirigeants militaires thaïlandais d’après-guerre avait déjà poussé certains trafiquants à utiliser les routes laotiennes afin d’éviter les surtaxes, c’est désormais la lutte intense contre le narcotrafic qui explique cette diversification et cette multiplication des routes de la région. En effet, si les itinéraires thaïlandais se sont multipliés dans un dessein de complexification des réseaux du trafic et de minimisation des risques de saisies, l’émergence d’itinéraires de contournement de la Thaïlande constitue une réelle échappatoire aux contrôles de plus en plus stricts qui y sont effectués.

Ainsi, le Triangle d’Or connaît, depuis les années 1980 et surtout 1990, une très importante tendance à la diversification et à la multiplication des itinéraires du narcotrafic. L’augmentation de la production birmane d’opium pendant cette période d’une part, le revirement de la Thaïlande qui s’est transformée d’Etat trafiquant en Etat répresseur d’autre part, et enfin l’explosion soudaine de la production de méthamphétamine en Birmanie, ont très nettement joué en faveur d’une complexification des réseaux du narcotrafic dans le Triangle d’Or et à sa périphérie (Chine bien sûr, mais aussi Inde du Nord-Est). Mais il ne faut toutefois pas omettre le fait que le Triangle d’Or, caractérisé par une production dépassant très largement la capacité de consommation régionale, exporte également son héroïne jusqu’à des destinations aussi lointaines que l’Australie, les Etats-Unis et l’Europe.

 

[1] Pierre-Arnaud Chouvy est géographe chargé de recherche au CNRS (UMR 8586 Prodig). Il est l’auteur de deux ouvrages : Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, aux éditions Olizane (Genève, 2002) ; et, en collaboration avec Joël MEISSONNIER, Yaa Baa – Production, trafic et consommation de méthamphétamine en Asie du Sud-Est continentale, aux éditions L’Harmattan – IRASEC (Paris – Bangkok, 2002). Il produit www.geopium.org

[2] J. Barrau, L. Bernot, I. Chiva, G. Condominas, Avant-propos, in Etudes rurales, n° 53-56, 1974 : 10.

[3] B. Lintner, Burma in Revolt, Opium and Insurgency Since 1948, Boulder, Westview Press, 1994, et communications personnelles.

[4] F.M. Lebar, C.H. Gerald, J.K. Musgrave, Ethnic Groups of mainland Southeast Asia, New Haven, Human Relations Area Files Press, 1964.

[5] A.D.W. Forbes, The « Cin-Ho » (Yunnan Chinese) Muslims of North Thailand, Journal Institute of Muslim Minority Affairs, 1986. Voir également : A.D.W. Forbes, The Haw : Traders of the Golden Triangle, People and Cultures of Southeast Asia, Bangkok, Teak House Publications, 1997.

[6] Notons que des Shan et des Kachin de la frontière birmane vinrent également à l’aide des Panthay : M. Yegar, The Panthay (Chinese Muslims) of Burma and Yunnan, Journal of Southeast Asia History, 1966, Vol. 7, n° 1 : 75.

[7] Mya Maung, The Burma Road to Poverty, New York, Praeger Publishers, 1991 : 210-215. Pour la jadéite : J. Walker, Jade : A Special Gemstone, 1995, in R. Keverne, Jade, Londres, Lorenz Book, 1995. Et quant au jade et à son commerce en Birmanie : R. Frey, B. Lintner, Jade in Burma : The Major Jadeite Source. The Jade Trade in Burma, 1995, in R. Keverne, 1995.

[8] A.W. McCoy, The Politics of Heroin. CIA Complicity in the Global Drug Trade, New York, Harper & Row, 1991 : 247.

[9] La Chine avait déjà diminué l’importance de ses aides aux PC d’Asie du Sud-Est après que la Malaysia, les Philippines et la Thaïlande eurent reconnu officiellement la République populaire (1974-75). Puis, Pékin, qui jusqu’alors n’avait pas eu besoin de la Thaïlande, chercha son soutien dans le contexte de l’invasion vietnamienne du Cambodge. La Thaïlande acceptera en effet de soutenir les Khmers rouges, s’assurant de la cessation de l’aide chinoise au CPT comme de l’entretien d’une zone tampon khmère rouge contre les velléités vietnamiennes : M. Dassé, Les guérillas en Asie du Sud-Est, Paris, L’Harmattan, 1993 : 165.

[10] Les références historiques du développement qui suit ont été extraites de différentes sources, et principalement de M. Dassé, 1993 ; B. Lintner, 1994 ; A. McCoy, 1991 ; M. Smith, Burma: Insurgency and the Politics of Ethnicity, Londres, Zed Books, 1991.

[11] Une région de Birmanie, frontalière de la Chine, peuplée à 90 % de Chinois et « terroir » réputé pour son opium.

 

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