La production illicite d’opium en Afghanistan dans le contexte de l’enclavement, de l’isolement et de l’isolationnisme

Nov 4th, 2011 | By | Category: Afghanistan, Articles, Cemoti, Central Asia / Asie centrale, Français, Geopolitics / Géopolitique, Opium, Pakistan, Production, Russia / Russie, War / Guerre

La production illicite d’opium en Afghanistan dans le contexte de l’enclavement, de l’isolement et de l’isolationnisme

Pierre-Arnaud Chouvy

Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien (Cemoti) N° 35, janvier-juin 2003 (pp. 71-82).

 

Résumé : L’Afghanistan est enclavé et a longtemps été isolé. Certains de ses dirigeants ont même eu recours à un certain isolationnisme. Du carrefour continental que le pays avait pu être, carrefour des routes du commerce comme de celles des invasions, l’Afghanistan est devenu à partir du XIXe siècle un Etat-tampon que des politiques restrictives de l’accès ont confiné dans un « angle » géographique et géopolitique. Puis, confronté à deux décennies de guerres qui ont considérablement accru son isolement international, le pays a connu un important développement de la production illicite d’opium et d’héroïne.

 

L’Afghanistan est un pays dont le territoire est enclavé. Certes, nombre d’autres pays du monde sont enclavés eux aussi mais l’Afghanistan, lui, doit principalement son enclavement aux rivalités impériales russo-britanniques qui ont déterminé ses frontières internationales actuelles et en ont fait un Etat-tampon. Le pays a aussi connu la dialectique politico-territoriale de l’isolationnisme et de l’isolement. Par l’isolationnisme, certains de ses dirigeants, dont Abdul Rahman Khan (1844-1901), ont en effet tenté de résister aux influences étrangères qui interfèrent avec les processus politiques afghans depuis le XIXe siècle et qui ont en partie permis le conflit soviéto-afghan et ensuite donné sa dimension transnationale à celui qui l’a suivi jusqu’à la chute des taliban en 2001. Mais le pays a aussi connu l’isolement diplomatique, la communauté internationale ayant placé l’Afghanistan des taliban au ban des nations et lui ayant imposé sanctions et embargos, eu égard, notamment, à la situation des femmes afghanes, certes, mais aussi et surtout à la production illicite d’opiacés (opium et héroïne) et aux camps d’entraînement terroristes que le pays abritait. L’enclavement du pays, certes, mais aussi et surtout son isolement, tant géographique que politique, ainsi que deux décennies de conflits, y ont profondément joué dans l’émergence et le développement de la production illicite d’opium.

 Histoire succincte de l’économie des opiacés dans le Croissant d’Or

A la fin de la décennie 1970, en Asie du Sud-Ouest, le marché de l’opium connut de profonds bouleversements, la révolution iranienne de février 1979 imposant à terme une sévère prohibition de la production et de la consommation d’opiacés, et poussant de nombreux Iraniens à se réfugier au Pakistan où ils dynamisèrent le recours aux cultures de pavot à opium, resté jusque là peu important [1] . L’Iran, et avant lui, la Perse, avait longtemps été un producteur majeur d’opium mais également un grand pays consommateur. La nécessité de l’existence d’un marché noir en Iran fournissant les fumeurs d’opium se cumula avec l’interdiction de la production licite d’opium au Pakistan par le général Zia ul-Haq en 1978, ce qui, là aussi, eut pour effet de dynamiser le trafic d’opium à destination de l’Iran. Avec 800 tonnes, l’année 1979 se trouva être celle d’une très bonne récolte d’opium au Pakistan, au moment précis où l’Iran se fermait au commerce légal des opiacés, où la production pakistanaise était brutalement interdite et dégageait des excédents importants, et où l’Afghanistan était envahi par les troupes soviétiques et réorientait ses exportations de l’Iran vers le Pakistan. D’autre part, une forte sécheresse dans le Triangle d’Or (Birmanie, Laos, Thaïlande), de 1978 à 1980, permit à l’opium d’Asie du Sud-Ouest de fournir les marchés européen et états-unien. Toutes ces conditions réunies justifièrent la venue de chimistes du sud-est asiatique au Pakistan, où une importante proportion d’une production d’opium difficilement exportable en l’état put dès lors être transformée en héroïne [2] . La région comprenant l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan était désormais connue sous l’appellation de « Croissant d’Or », en référence à son alter ego d’Asie du Sud-Est continentale.

Les itinéraires du trafic d’opium empruntaient depuis le XIXe siècle les pistes caravanières des régions frontalières d’Afghanistan, d’Iran et du Pakistan, les régions de la North West Frontier Province (NWFP) et du Baloutchistan devenant de véritables corridors du narcotrafic. Mais l’Iran, arrêtant sa production tout en conservant une importante consommation, se présentait alors comme la destination première des productions régionales en se transformant d’un pays exportateur en un pays importateur. On vit donc le trafic s’intensifier sur les frontières Iran – Afghanistan et Iran – Pakistan, atteignant d’une part le marché national et, d’autre part, les réseaux turcs de distribution vers l’Europe et les Etats-Unis. Le Pakistan fut également vite utilisé en tant que corridor d’exportation vers l’Inde et, via Karachi et la côte du Makran, vers le Moyen-Orient et l’Occident.

Jusqu’en 1979, les flux de l’opium passaient principalement par l’Iran qui était, depuis longtemps déjà, au cœur des réseaux d’exportation d’opium, son importante consommation drainant l’immense majorité des productions afghane et pakistanaise qu’elle avait contribué à développer. En plus de sa place historique en tant que pays de production, de consommation et d’exportation, l’Iran était devenu la seule voie de passage terrestre des exportations de l’Asie du Sud-Ouest vers l’Europe, depuis que la Russie impériale avait fermé ses frontières méridionales et que l’URSS les avaient scellées. Le Pakistan, de pays producteur et exportateur, allait également émerger comme pays de transit, de consommation et même d’importation. La consommation pakistanaise allait en effet exploser après 1979 et donc encore modifier les flux d’opiacés, toute la frontière occidentale du pays devenant, avec la guerre soviéto-afghane et la coopération de la Central Intellience Agency (CIA) et de l’Inter-Services Intelligence (ISI) – les services secrets des Etats-Unis et du Pakistan – le lieu de tous les trafics et surtout de celui d’opium et d’héroïne. 1979 est l’année charnière à partir de laquelle s’est initiée la transformation de toute la narcoéconomie de la région, et préparés le développement du Croissant d’Or des décennies 1980 et 1990 et l’ouverture de « nouveaux » itinéraires à partir de 1991 et l’émergence des axes centre-asiatiques du trafic [3] .

L’Afghanistan est désormais, à la fin des années 1990 et au début du XXIe siècle, le premier producteur illicite d’opium au monde, avant la Birmanie. En 1999, lorsque les taliban étaient encore au pouvoir à Kaboul et qu’ils contrôlaient quelque 85 % du territoire afghan, le pays avait produit une récolte record de 4600 tonnes d’opium (2700 en 1998). Mais en 2001, à la suite de l’édit religieux proclamé en juillet 2000 par le mollah Mohammad Omar, commandeur des croyants et chef suprême des taliban, ce n’étaient plus que 185 tonnes qui étaient récoltées dans le pays, dont seulement 35 dans les zones sous contrôle taliban et 150 dans celles tenues par le Front uni (aussi appelé Alliance du Nord). L’édit proscrivant la culture du pavot à opium avait été largement suivi, permettant une réduction spectaculaire des récoltes, chose qui n’avait été réalisée nulle part au monde depuis l’éradication chinoise du début des années 1950. Toutefois, en 2002, après la chute des taliban en décembre 2001, l’Afghanistan du gouvernement de Hamid Karzaï a retrouvé sa place de premier producteur illicite d’opium au monde, avec 3400 tonnes [4] .

Enclavement, isolement et isolationnisme

L’Afghanistan est enclavé, certes, puisqu’il est dépourvu de rivage maritime et que, dans son contexte régional, qu’il s’agisse de celui de l’Asie centrale, de l’Asie du Sud-Ouest ou de l’Asie du Sud, son territoire n’est que très mal desservi par les grandes voies de communication. Mais cet enclavement de l’Afghanistan n’a pas toujours été synonyme d’isolement géographique, sa localisation à l’ouest des obstacles majeurs que constituent la chaîne himalayenne et le plateau tibétain l’ayant longtemps consacré en tant que carrefour des célèbres routes de la soie mais aussi des invasions. Sa localisation stratégique a aussi en quelque sorte déterminé le rôle d’Etat-tampon qu’il allait jouer lors des rivalités du Great Game au XIXe siècle. Le cas afghan illustre, si besoin était, que l’enclavement, qui est déterminé autant en fonction des données géographiques que politiques, n’implique l’isolement que lorsque des contraintes d’ordre politique aggravent ou exploitent la localisation absolue d’un pays (au sein d’un continent, par rapport au relief, aux mers ouvertes). Ce sont les tracés frontaliers qui, en résultant de rapports de forces et de traités historiques, déterminent l’enclavement d’un pays donné. Sa localisation relative (par rapport aux autres pays) et la qualité des relations qu’il entretient avec ses voisins détermient quant à elles le degré plus ou moins important de son isolement.

C’est le monarque afghan Abdul Rahman (r. 1880-1901) qui, pleinement conscient des menaces que constituaient les Empires russe et britannique pour son royaume, accepta que son pays joue un rôle d’Etat-tampon entre « le lion britannique » et « l’ours russe » [5] et que ses frontières soient donc définies en fonction d’intérêts extérieurs. Il développa une habile politique de neutralité vis-à-vis des Russes comme des Britanniques, tout en bénéficiant du financement et de l’armement des seconds afin de mener à bien son impérialisme interne [6] et la construction de son Etat-nation. L’hostilité que les Afghans montraient envers les étrangers d’une part, et la xénophobie d’Abdul Rahman d’autre part, se traduisirent par l’émergence d’un Afghanistan moderne, celle d’un Etat-nation en construction sous la forme d’un Etat-tampon dont l’isolement et la neutralité étaient probablement la seule solution viable face aux menaces impérialistes russo-britanniques [7] .

L’Afghanistan, dont l’isolement géographique était déjà déterminé par son enclavement et avait été accentué par la découverte et l’utilisation des routes commerciales maritimes à partir du XVIe siècle [8] , allait devenir sous le règne d’Abdul Rahman Khan, et selon l’expression de M.Z. Ispahani, une « véritable antiroute ». A l’isolement géographique et conjoncturel (primauté des routes maritimes sur celles de la soie) de l’Afghanistan, Abdul Rahman allait ajouter une politique d’isolationnisme motivée par une xénophobie [9] et une grande méfiance à l’égard des Britanniques, des Russes et même des Perses chiites [10] . Afin de protéger son émirat des incursions étrangères, il décida en effet, dans le contexte de la transformation de l’Afghanistan en un Etat-tampon qui seyait aux deux rivaux impériaux, d’appliquer sur son territoire les politiques de l’accès, en l’occurrence de sa dénégation, que les partisans britanniques de la Closed Border Policy avaient initiées avant lui [11] .

Les extrêmes difficultés de communication que présente le relief afghan constituaient un avantage certain pour Abdul Rahman qui estimait que l’invasion de son pays n’en serait que plus coûteuse et difficile pour les Britanniques ou les Russes si aucune infrastructure n’existait pour faciliter une telle entreprise. Il décida donc, comme le fit aussi son fils Habibullah (r. 1901-1919) après lui, de sacrifier le développement économique de l’Afghanistan afin de le préserver des convoitises étrangères, optant pour une politique « d’isolement et de sous-développement délibéré » [12] . Déjà confronté à la dialectique développement – sécurité qui allait finalement permettre l’invasion soviétique du pays, Abdul Rahman Khan fut contraint de transformer l’Afghanistan en Etat-tampon, d’accentuer son isolement en développant une politique volontaire d’isolationnisme qui achèverait de transformer un ancien carrefour majeur des invasions et des échanges commerciaux en une formidable antiroute [13] .

Cette inaccessibilité, qui eut des conséquences négatives certaines sur le développement économique et politique du pays, et qui entraîna son glissement dans la sphère d’influence de l’Union soviétique, en partie pour des raisons d’accès commercial (conséquences de la question épineuse du Pachtounistan, entre l’Afghanistan et le Pakistan), permettra néanmoins à la résistance afghane, pendant les années 1980, de mener une guérilla efficace contre l’occupant soviétique qui eut à souffrir considérablement des conditions d’accès dans le pays, conditions que les moudjahidin avaient quant à eux tournées à leur avantage. Mais l’isolationnisme afghan, qui permit la conservation de régions enclavées dans le pays même, y entrava également l’achèvement de la construction d’un Etat-nation, les périphéries géographiques, économiques et sociales ne pouvant être intégrées et contrôlées de façon satisfaisante par un centre de pouvoir d’ailleurs lui-même en constante redéfinition [14] .

A terme, l’isolationnisme afghan aura, dans une certaine mesure, compromis l’intégration de l’Afghanistan dans l’économie mondiale comme dans la communauté internationale, et prévenu celle des multiples composantes de sa population et de son territoire dans un espace toujours en quête d’unité politico-territoriale. Le pendant de cet isolationnisme a d’ailleurs pu être trouvé dans les multiples interventionnismes dont les voisins de l’Afghanistan ont pu faire preuve lors des dernières années d’un conflit qui était clairement devenu transnational. La longue instabilité qui a découlé de cet isolationnisme et de cette neutralité, qui s’est exprimée par exemple à travers sa dialectique sécurité – développement, parangon du genre [15] , a permis sinon favorisé l’émergence de l’Afghanistan en tant que producteur majeur d’opiacés illicites dans les années 1990. La croissance du phénomène narcotique dans le pays a en effet été en partie déterminée par la guerre soviéto-afghane, par les rivalités et les affrontements des différentes factions afghanes après le retrait soviétique, mais aussi par l’apparition plus tardive sur la scène afghane du mouvement des taliban, favorisée rappelons-le par le regain régional des politiques de l’accès (depuis le Pakistan jusqu’au Turkménistan, à travers la réouverture de la route Quetta – Kandahar – Herat, Achkhabad). L’isolement de l’Afghanistan, aggravé par un long et strict isolationnisme, l’aura finalement poussé à perdre son autonomie et à connaître, sous le régime des taliban, une nouvelle période d’isolement, diplomatique cette fois [16] .

Enclavement, accès et drogues illicites

L’enclavement et l’isolement s’évaluent à l’aune de l’accès, ou de l’inaccès d’ailleurs. L’accès est bien sûr une composante fondamentale de la production et du transport de drogues illicites dès lors que les régions de production illicite se définissent géographiquement et (géo)politiquement par leur relative inaccessibilité et leur enclavement. La route est ce moyen d’accès, ce lien physique, ce support de la communication et du transport qui permet de relier les lieux de consommation et ceux de la production, grâce à son utilisation par des réseaux de relation, par des associations commerciales et politiques entre les divers acteurs du narcotrafic. La production et le transport de drogue sont rendus possibles par un équilibre entre inaccessibilité et accessibilité, car si l’isolement géographique de la région de production est nécessaire (pour des raisons de sécurité et de viabilité d’une activité illicite a priori dissimulée), son accessibilité – au moins relative – est également impérative.

En effet, l’accès, condition sine qua non de l’exportation, doit toutefois être limité et ce malgré le fait que la difficulté d’accès constitue un avantage majeur de localisation des espaces de production illicite. La route doit donc correspondre, dans ce cas précis, à ce que Mahnaz Z. Ispahani appelle, dans son étude des politiques de l’accès en Asie, une « antiroute », c’est-à-dire tout ce qui peut contraindre, entraver ou restreindre l’accès, de façon « naturelle » (« antiroute naturelle » ou obstacle naturel à la circulation) ou « artificielle » (« antiroute artificielle » ou entrave anthropique à la circulation) [17] . Ainsi, les accidents du relief, les conditions climatiques, les régulations frontalières et tarifaires du commerce international, les conflits qui imposent des limites au mouvement, que ce soit celui des biens ou des personnes, sont des antiroutes. Dans le cas du trafic de drogues illicites comme dans celui de tout autre trafic illicite, le trafiquant tourne alors à son avantage les risques et inconvénients de l’antiroute puisqu’elle lui procure une certaine forme de sécurité (faible contrôle policier et douanier) et qu’elle justifie des prix élevés en créant de la valeur ajoutée (fonction du risque, notamment lors du passage des frontières internationales).

Mais la route et l’antiroute fournissent également une clé d’analyse pour l’étude de l’émergence et de la pérennité des espaces de production illicite à travers ce qu’elles représentent pour les Etats et les autres acteurs du système international [18] . L’évolution des anciens itinéraires du narcotrafic dans l’espace actuel du Croissant d'Or et de ses périphéries peut ainsi permettre de montrer ce que Ispahani décrit à propos des routes en général. En étudiant l’évolution des routes et des antiroutes dans le temps, explique-t-elle, il est possible d’évaluer la transition qui s’est opérée depuis les questions impériales de commerce et de stratégie à celles, postimpériales, de développement et de sécurité. La longue évolution qui a pris place depuis les rivalités impériales du Great Game jusqu’à celles, actuelles, postimpériales, postcoloniales et post guerre froide, du New Great Game (qui se jouerait autour des richesses énergétiques d’Asie centrale et du Caucase et, là encore, de leurs routes d’accès et pipelines), illustre tout à fait ce phénomène.

En effet, les considérations commerciales et stratégiques des Empires russe et britannique, en motivant et en limitant leurs expansions territoriales respectives, ont conduit au développement des infrastructures de communication jusqu’aux limites mutuellement reconnues de leurs possessions, jusqu’aux frontières de l’Afghanistan actuel par exemple, alors Etat-tampon par excellence. Mais après cette période de rivalités stratégiques impériales qui visaient entre autres, et pour chacune des parties intéressées, à préserver son propre domaine commercial, l’Afghanistan, à l’instar des autres pays de la région, a glissé, à travers l’évolution de sa politique intérieure et extérieure, vers la dialectique moderne mettant en balance les problèmes de sécurité d’une part et de développement d’autre part.

Ainsi, le rapprochement qui a existé entre l’Union soviétique et l’Afghanistan s’est en effet opéré en fonction de considérations liées au développement économique du pays et au détriment rapidement avéré de sa sécurité extérieure et intérieure. Les politiques de l’accès, c’est-à-dire le développement des routes (autour de l’Afghanistan) ou au contraire des antiroutes (en Afghanistan : ferroviaires notamment) dans cette région, ont permis sinon favorisé l’émergence de l’espace de production du Croissant d'Or et de ses innombrables itinéraires d’exportation qu’il semble désormais presque impossible de contrôler. La situation politico-territoriale de l’Afghanistan comme la nature des frontières occidentales du Pakistan et de celles, extérieures et intérieures, de l’Asie centrale, sont le produit direct de ces rivalités impériales et des politiques de l’accès qui les ont caractérisées. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, en Afghanistan, les principales régions de production d’opium se trouvent le long de la ligne Durand qui détermine la frontière afghano-pakistanaise : ces zones tribales sont, de part et d’autre de la frontière, des zones dans lesquelles les centres de pouvoir étatiques, afghan et pakistanais, n’ont pas ou peu d’autorité. Mais cette frontière longue de 2 430 km est aussi, pour cette même raison, extrêmement perméable et donc particulièrement propice aux activités de contrebande comme aux trafics en tout genre : les itinéraires du narcotrafic y sont parmi les plus denses de la région [19] .

Le Croissant d’Or, angle géographique et géopolitique

L’espace du Croissant d'Or s’est construit dans un des angles géographiques et géopolitiques majeurs de l’Asie, non pas en conséquence directe de cette localisation mais en y bénéficiant d’un contexte géographique favorable au développement d’un tel espace de production illicite. Le fort enclavement de cet espace montagneux, profondément continental et d’accès physique malaisé voire difficile, y a permis, sinon favorisé, le recours de certaines populations à l’économie des drogues illicites. Cet espace qui, par rapport aux centres de pouvoirs régionaux les plus importants et les plus structurants, a été qualifié de périphérique, est depuis longtemps caractérisé par une marginalité géographique et sociale qui y a permis l’émergence du Croissant d'Or, c’est-à-dire de la production illicite d’opium sur d’importantes superficies (90 000 hectares en 1999 et 74 000 en 2002).

L’enclavement de l’Afghanistan peut se mesurer à l’aune des distances qui le séparent des mers d’Arabie (au moins 650 km depuis Kandahar) comme au regard du très faible développement des infrastructures de communication terrestres qui le caractérisent. Cet enclavement est ainsi une caractéristique notoire de l’Afghanistan dont l’économie n’a longtemps pu être soutenue que dans le cadre d’accords économiques bilatéraux avec le Pakistan (ATTA). Mais l’enclavement de cet angle géographique et géopolitique majeur de l’Asie, qui est la résultante de sa situation à l’extrémité occidentale de la formidable barrière orographique que constituent la chaîne himalayenne et le plateau tibétain, procède aussi, et de façon contradictoire, de sa localisation centrale, certes plus relative qu’absolue, dans le continent asiatique.

La centralité s’entend ici au sens du caractère du point autour duquel se distribuent des phénomènes dans l’espace, donc en l’occurrence les grands ensembles physiographiques, les grandes civilisations asiatiques, mais aussi les entités politico-territoriales que sont les Etats modernes. La centralité de cet espace a en fait été historiquement déniée par les acteurs étatiques, lesquels y ont même contrevenu à travers les dynamiques politico-territoriales successives et les politiques restrictives de l’accès qu’ils lui ont imposées. La contradiction dans les termes n’est donc ici qu’apparente puisque c’est à travers la longue dénégation de l’accès que la centralité de cet espace a été ignorée et contredite, et qu’il peut ainsi apparaître comme un angle géographique et géopolitique caractérisé par sa forte marginalité, géographique comme politique.

Quant à la dimension majeure de carrefour des migrations, des invasions et du commerce transcontinental que revêtent l’Asie du Sud-Ouest et tout particulièrement l’Afghanistan, elle n’a cessé d’être renforcée au cours de l’histoire, depuis Alexandre le Grand par exemple, et jusqu’au rôle des taliban dans la nouvelle géopolitique de l’accès, en passant par Baber, l’importance de la Grand Trunk Road ou encore les enjeux stratégiques du Great Game [20] . Ahmed Rashid rappelle ainsi que le grand poète indien Mohammed Iqbal (1885-1953) décrivait l’Afghanistan comme le « cœur de l’Asie », alors que Lord Curzon, vice-roi des Indes britanniques de 1898 à 1905, le qualifiait de « cockpit de l’Asie » [21] .

Il est donc possible d’observer que ce qui correspond à l’espace actuel du Croissant d'Or, tel qu’il est concentré en Afghanistan, est longtemps resté enclavé, tant par sa localisation à l’extrémité occidentale de la chaîne himalayenne, que par son relief montagneux et ses conditions climatiques difficiles, ou que, surtout, par les rivalités impériales successives et concordantes qui l’ont consacré en tant que périphérie, en tant qu’espace marginal. C’est d’une certaine façon la gestion selon une appréhension et une compréhension impériale (asiatique) et coloniale (européenne), voire même idéologique (guerre froide), de la frontière et du territoire en tant qu’objets de pouvoir qui a perpétué l’enclavement de cet espace : en refusant de mettre en valeur la centralité que l’histoire lui avait conférée et que les contraintes majeures du relief asiatique impliquaient en terme d’accès.

Les acteurs du narcotrafic et des diverses guérillas ont su exploiter cette centralité de l’espace du Croissant d'Or, en mettant en avant son caractère de pivot régional, de carrefour historique des communications, de lieu de contact et de transition. Les narcotrafiquants ont su tourner ou contourner les antiroutes naturelles et artificielles de l’espace à leur avantage, en exploitant les routes tombées en désuétude et en précédant les acteurs étatiques dans le renouveau de ces mêmes routes. Correspondant aussi bien à un angle qu’à un carrefour régional, le Croissant d'Or a émergé de la dialectique spatiale qui existe entre centralité et enclavement, entre accès et inaccessibilité, route et antiroute. L’enclavement et l’isolement de l’Afghanistan doivent beaucoup plus à l’histoire politique de la région, à la géopolitique, qu’à la géographie, à l’instar du développement de l’économie des drogues illicites dans ce pays qui ne remonte, somme toute, qu’une trentaine d’années, et qui s’est fait surtout au cours de la dernière décennie, sur les ruines de la guerre. C’est en définitive plus l’isolement politique de l’Afghanistan que son enclavement qui, en fonction du jeu complexe des rapports de forces et des rivalités de pouvoirs qui ont rythmé l’histoire de sa construction politico-territoriale, y a permis et favorisé le recours à l’économie des drogues illicites.

 

[1] La révolution iranienne permit d’abord un fort regain de la consommation d’opium, la prohibition imposée en premier lieu ayant été celle de l’alcool. Mais de nombreux producteurs d’opium fuirent néanmoins vers le Pakistan en redoutant une répression accrue.

[2] Voir A. McCoy, The Politics of Heroin. CIA Complicity in the Global Drug Trade, New York, Lawrence Hill Books, 1991, 634 p; P. Stares, Global Habit. The Drug Problem in a Borderless World, Washington, Brookings Institution Press, 1996, 171 p; L. Tullis, Unintended Consequences. Illegal Drugs & Drug Policies in Nine Countries, Boulder, Lynne Rienner Publishers, 1995, 227 p.

[3] P.-A.Chouvy, Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, Paris, Olizane, 2002, 539 p.

[4] P.-A.Chouvy, op. cit., 2002, « Afghanistan’s opium production rises post-Taliban », in Jane’s Intelligence Review, Vol. 14, n° 12, juillet 2002, pp. 28-29, « Opiate smuggling routes from Afghanistan to Asia and Europe », in Jane’s Intelligence Review, Vol. 15, n° 03, mars 2003, pp. 32-35.

[5] Afghanistan was, as Amir Abdur Rahman delicately described it, “like a poor goat on whom the lion and the bear have both fixed their eyes” : M.Z.Ispahani, Roads and Rivals : the Politics of Access in the Borderlands of Asia, London, I.B. Tauris & Co Ltd Publishers, 1989, p. 98.

[6] B.R.Rubin, The Fragmentation of Afghanistan: State Formation and Collapse in the International System, New Haven / London, Yale University Press, 1995, p. 48.

[7] The practical result of the amir’s xenophobic position was isolation… The isolation of the entire region was in no small part a result of the politics of the Great Game played by Russia and Britain : R.H. Magnus, E. Naby, Afghanistan, Mullah, Marx, and Mujahid, Boulder, Westview Press, 1998, pp. 36-37.

[8] M.N.Shahrani, State Building and Social Fragmentation in Afghanistan, A Historical Perspective, in A. Banuazizi & M. Weiner, The State, Religion, and Ethnic Politics. Afghanistan, Iran, Pakistan, New York, Syracuse University Press, 1986, p 27.

[9] M.N.Shahrani, op. cit., p. 39.

[10] The heritage of xenophobia took form mainly in the nineteenth century as a reaction to the persistent interventions and invasions of the region by the British… and by the Russians…: R.L.Canfield, Ethnic, Regional, and Sectarian Alignments in Afghanistan in A. Banuazizi & M. Weiner, The State, Religion, and Ethnic Politics. Afghanistan, Iran, Pakistan, New York, Syracuse University Press, 1986, p. 91. E. Naby, The Changing Role of Islam as a Unifying Force in Afghanistan, in A. Banuazizi & M. Weiner, The State, Religion, and Ethnic Politics. Afghanistan, Iran, Pakistan, New York, Syracuse University Press, 1986, p. 149.

[11] When members of the Forward School proposed a railroad linking Kandahar with Herat, Abdur Rahman reacted quickly and angrily: he refused even to consider the proposal. … Abdur Rahman could choose to keep his country routeless so that its would remain free, and his own… : M.Z. Ispahani, op. cit., p. 99, p. 127.

[12] M.Z.Ispahani, op. cit., p. 99, p. 100. The amir, however, considered modern means of transportation inimical to Afghan security, which depended on the impenetrability of its mountains…Placing Afghan independence and military security above all other goals, the amir determined to maintain the country’s isolation regardless of the economic costs : B.R. Rubin, op. cit., p. 49.

[13] Abdur Rahman decided to promote Afghanistan’s natural antiroutes and gave them political and strategic endorsement. He pursued a deterrent strategy of access denial, explicitly forbidding the economic progress that the expansion of access might have spurred : M.Z. Ispahani, op. cit., p. 221.

[14] Territory must be secured from external penetration; large land masses and disparate peoples must be bound together. Without land routes, borders cannot be defined and secured; political, economic, and geographical peripheries and their peoples cannot be linked politically and economically with, or be controlled by, the state center : M.Z. Ispahani, op. cit., p. 5.

[15] Indeed, in the case of Afghanistan, the claim of security gave way completely to that of development. The result was the forfeiture of security : M.Z. Ispahani, op. cit., p. 221.

[16] P.-A. Chouvy, op. cit.

[17] M.Z. Ispahani, op. cit. p. 2.

[18] Si les espaces montagneux peuvent être perçus comme des antiroutes, et même y correspondre, ils peuvent aussi être des « espaces de non-Etats » : J.-C. Scott, “La montagne et la liberté, ou Pourquoi les civilisations ne savent pas grimper”, in Critique internationale, avril 2001, N° 11, p. 87, p. 92, p. 103.

[19] P.-A. Chouvy, op. cit.

[20] It is in the history of access to and from Afghan territories that the origins of Afghanistan’s modern predicament may be found…The significant events that led to the Soviet involvement in Afghanistan - the legacy of the Great Game, the making of the Durand Line, and the Afghan-Pakistani quarrel over the future “state” of Pakhtunistan - were all caught up in the web of Central and South Asian routes : M. Ispahani, op. cit., p. 84.

[21] A. Rashid, Taliban: Islam, Oil and the New Great Game in Central Asia, New York, I.B. Tauris, 2000, p. 7.

 

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