Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or.

Nov 3rd, 2011 | By | Category: Afghanistan, Agriculture, Books / Livres, Burma / Birmanie, Central Asia / Asie centrale, China / Chine, Consumption / Consommation, Français, Geopolitics / Géopolitique, India / Inde, Iran, Laos, Methamphetamine / Méthamphétamine, Opium, Pakistan, Production, Russia / Russie, Thailand / Thaïlande, Traffic / Trafic, War / Guerre

Les territoires de l’opium.
Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or

Pierre-Arnaud Chouvy

Octobre 2002, Olizane, Genève (ISBN : 2-8808-6283-3).
(539 pages, 27 cartes originales, index toponymique, index général, bibliographie).

Préfaces des professeurs Yves Lacoste et Roland Pourtier.

Tous droits réservés © 2002 Olizane.

QUATRIEME DE COUVERTURE :

Quelles réalités économiques, politiques et militaires se cachent derrière les phénomènes de société que sont la production de drogues illicites dans les pays du Sud et leur consommation dans les pays industrialisés? Si l’opium est produit et consommé depuis la plus haute Antiquité, sa production à large échelle en Asie est, quant à elle, étroitement liée à la colonisation britannique d’abord et à la guerre froide par la suite. En effet, après la Deuxième Guerre mondiale, les troupes nationalistes chinoises dans le Triangle d’Or et, plus récemment, les moudjahidins afghans puis les talibans dans le Croissant d’Or, ont eu recours à l’économie de l’opium pour financer leurs guerres, en bénéficiant de l’appui bienveillant de la CIA dans leurs luttes contre le communisme. Aujourd’hui, ces groupes, ayant perdu leurs motivations et apparences idéologiques, ont donné naissance à d’autres groupes, bien organisés et puissamment armés et qui, à travers leur rôle dans l’économie des drogues illicites, demeurent plus actifs que jamais. En Asie, l’opium, du nerf de la guerre en est devenu l’enjeu, avec ses multiples conséquences géopolitiques dans les pays du Sud et ses retombées sociales et économiques dans nos sociétés occidentales. En comparant l’Afghanistan et la Birmanie, à travers les deux espaces majeurs de production d’opium et d’héroïne que sont le Croissant d’Or et le Triangle d’Or, l’auteur a effectué un véritable travail d’investigation et d’analyse pour identifier les acteurs, localiser les réseaux, évaluer les enjeux géopolitiques et expliquer les logiques fondamentales d’une production qui alimente un marché aux profits vertigineux et aux implications mondiales.

TABLE DES MATIERES:

Avant-propos par Yves Lacoste

Avant-propos par Roland Pourtier

Introduction     

CHAPITRE PREMIER: L’opium, une drogue qui « colle à l’homme comme la peau à sa chair »  

Origine et extension géographique du pavot à opium  

.Papaver somniferum L. : du fixisme de Linné au darwinisme

.Le pavot et l’homme : origine et diffusion d’une plante  

L’opium et son commerce : de l’émergence du narcotrafic   

.Le commerce antique des opiacés  

.Du commerce à la guerre : le rôle des Britanniques 

.L’opium et le développement du narcotrafic international 

CHAPITRE II: Du pavot à l’héroïne : culture, production, transformation et revenus 

Le pavot à opium : botanique et agriculture   

.Les complexes écologiques  

.La culture du pavot à opium

.L’opium : sa récolte et sa production  

De l’opium à l’héroïne, processus et techniques de transformation    

.Du latex à un opium de qualité   

.De l’opium à la morphine, processus d’extraction   

.De la morphine à l’héroïne, processus de transformation  

De la plante à la drogue : rendements, prix et profits    

.Les variations de rendement des cultures de pavot à opium

CHAPITRE III: L’opium dans le Triangle d’Or et le Croissant d’Or  

L’émergence du Triangle d’Or : la diffusion de l’opium de la Chine aux hautes terres de l’éventail nord indochinois 

.Le terreau chinois du commerce de l’opium    

.De la Chine du Sud aux montagnes de l’Asie du Sud-Est    

.Le façonnement du Triangle d’Or  

La genèse du Croissant d’Or : le renouveau de l’opium     

.Les réseaux marchands terrestres et maritimes, précurseurs du     commerce de l’opium dans le Croissant d’Or    

.La longue genèse géopolitique et les conséquences du Great Game

.Le façonnement du Croissant d’Or 

Croissant d’Or et Triangle d’Or : configurations géographiques et productions illicites     

.Physiographie des pays du Triangle d’Or et du Croissant d’Or  

.Croissant d’Or et Triangle d’Or, des mosaïques de populations aux carrefours de l’Asie     

.Les productions de drogues illicites du Croissant d’Or et du Triangle d’Or

CHAPITRE IV: Des espaces de production d’opium mouvants    

Le remaniement du Triangle d’Or   

.Birmanie : une certaine régularité de la production malgré des bouleversements

.Des tendances opposées au Laos et en Thaïlande     

.Tendances et potentiels des périphéries du Triangle d’Or 

Le Croissant d’Or et les potentiels d’Asie centrale 

.L’explosion, puis la prohibition de la production afghane d’opiacés

.Iran et Pakistan : des situations contrastées mais des tendances similaires     

.L’Asie centrale et le phénomène grandissant du narcotrafic    

Les drogues de synthèse : reconversion ou diversification des régions de production ?     

.Ephedra, éphédrine et méthamphétamine : quelques notions 

.Yaa baa et la diversification du Triangle d’Or     

.Les drogues de synthèse en Asie centrale et du Sud-Ouest 

CHAPITRE V: L’évolution des routes du trafic  

Réorientations multiples autour du Triangle d’Or    

.Les itinéraires « traditionnels » orientaux du narcotrafic    

.Les itinéraires émergents : tendances à la diversification    

.Les itinéraires de la périphérie du Triangle d’Or  

L’Asie centrale et les nouveaux itinéraires du Croissant d’Or   

.Les itinéraires « traditionnels » méridionaux du narcotrafic  

.La région des trois frontières au cœur du trafic récent  

.La périphérie du Croissant d’Or et l’axe des ouvertures septentrionales   

Nouvelles routes ou anciennes routes réactivées ?   

.La route et l’antiroute, le narcotrafic entre accessibilité et inaccessibilité

.L’évolution historique des routes anciennes majeures et le narcotrafic    

.Les routes du narcotrafic récentes et nouvelles : réémergence ou création ?     

CHAPITRE VI: Modification des aires et des phénomènes de consommation  

.Régions productrices ou consommatrices : fausses nuances 

.La diffusion de la consommation depuis le Triangle d’Or et le Croissant d’Or    

.Impacts et conséquences de la consommation : de l’explosion récente de l’épidémie du VIH/sida   

CHAPITRE VII: Le territoire entre opium et Etat 

Triangle d’Or et Croissant d’Or : ensembles spatiaux, niches écologiques, et frontières     

.Triangle d’Or et Croissant d’Or : des superpositions d’ensembles spatiaux multiples  

.Frontières, fronts, et discontinuités spatiales    

Le jeu complexe des relations « centres-périphéries »     

. « Centres et périphéries » en Asie du Sud-Est     

. « Centres et périphéries » en Asie du Sud-Ouest   

Le territoire au cœur de la problématique de l’économie de l’opium   

.Le territoire : un espace approprié    

.Triangle d’Or et Croissant d’Or : des mosaïques territoriales 

.La territorialisation par, pour, et contre l’opium : l’espace convoité    

CHAPITRE VIII: Le moteur des grands rapports de force asiatiques   

Triangle d’Or et Croissant d’Or : des angles géopolitiques

.Deux angles géographiques majeurs de l’Asie  

.De l’émergence historique des angles géopolitiques du Triangle d’Or et du Croissant d’Or  

.Des angles aux carrefours régionaux et continentaux : entre enclavement et centralité 

Une similarité de situations géopolitiques : relations Afghanistan – Pakistan et Birmanie – Thaïlande  

.De la nature historique de deux frontières de types similaires

.Deux régions frontalières soumises à des flux similaires 

.Des relations transfrontalières et bilatérales similaires : du jeu du narcotrafic

Les puzzles régionaux des relations internationales 

.L’émergence du Triangle d’Or et du Croissant d’Or dans les contextes régionaux de la guerre froide   

.La péninsule indochinoise entre Inde et Chine : rivalités autour de la Birmanie

.Un « Great Game » éclaté en Asie du Sud-Ouest

CHAPITRE IX: Le nœud gordien de l’intégration  

L’Afghanistan et la Birmanie, entre isolationnisme et isolement 

.Perspectives historiques et culturelles : de l’isolationnisme afghan

.Perspectives historiques et culturelles : de l’isolationnisme birman

.L’isolement international de deux Etats parias     

Diversités, disparités, fragmentation politique et rôle de la guerre 

.Disparités et fragmentation politique dans les conflits afghan et birman  

.La dialectique drogue – conflit au cœur de la problématique du recours à l’économie de la drogue

.La structuration de l’économie de la drogue par la guerre

Intégration et Etat : le rôle des acteurs étatiques et non-étatiques 

.Exclusion et intégration dans les sociétés polyethniques 

.Un accès inique aux ressources économiques et au pouvoir 

.La problématique étatique : efficacité politique, légitimité et stabilité 

Conclusion 

 

AVANT-PROPOS

Par Yves Lacoste

Géographe, professeur émérite à l’Université Paris VIII, directeur de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote.

L’ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy est un livre important qui devrait intéresser un grand nombre de lecteurs, ceux qui sont interpellés par ces étonnants phénomènes culturels que sont les usages de drogues dans diverses sociétés, comme ceux qui se soucient des trafics de drogues illicites au plan mondial et de leurs graves conséquences dans la plupart des pays.

Roland Pourtier, qui a dirigé cette thèse de doctorat, en souligne d’abord l’intérêt qu’elle présente non seulement dans l’évolution des préoccupations des géographes, mais aussi pour la masse d’informations les plus récentes ainsi rassemblées sur des activités plus ou moins illégales relevant de réseaux occultes. Ce qui m’a séduit d’entrée de jeu dans l’ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy, puisque j’ai eu le plaisir de présider son jury de thèse, c’est son goût de l’Histoire et son souci de replacer les évolutions les plus récentes de certaines situations locales (en Afghanistan ou en Birmanie) dans de plus ou moins longues évolutions planétaires.

Pour l’opium, il faut ainsi remonter à des milliers d’années. En effet, l’auteur, faisant la synthèse de nombreux travaux d¹archéologues, d’historiens, de botanistes et d’anthropologues, nous apprend d’abord que la plante, Papaver somniferum, le pavot à opium, a une origine extrêmement ancienne et très mystérieuse, car elle n’est pas connue à l’état sauvage : c’est un cultivar qui doit ses caractéristiques à l’action millénaire des hommes et des femmes qui l’on progressivement sélectionné et cultivé dans leurs jardins. Les usages de l’opium sont également extrêmement anciens et, depuis la haute antiquité, le produit est l’objet de commerces à très longues distances comme semblent l’indiquer de nombreux sites archéologiques, dont celui des palafittes du lac de Neuchâtel, en Suisse, où des capsules de pavot vieilles de quatre mille ans ont été découvertes. Parmi les premiers usages du pavot à opium sont peut-être apparus en Asie mineure, avant de se propager notamment vers l’Egypte et vers l’Europe, le terme même d’« opium » venant d’ailleurs du grec opos, qui signifie suc.

Au Moyen-Age, le commerce de l’opium, puis la culture du pavot, bénéficièrent de la contribution des Arabes à sa diffusion vers l’Inde et la Chine. Mais c’est au XIXe siècle que de grandes transformations prirent place dans l’histoire de l’opium : après avoir rappelé les célèbres « guerres de l’opium » (1839-1842 et 1856-1860), par lesquelles les Anglais ont contraint l’Empire chinois à autoriser les importations d’opium des Indes soumises à leur domination, Pierre-Arnaud Chouvy souligne l’importance de deux autres phénomènes de grande importance : l’énorme augmentation de la production et de la consommation d’opium en Chine (contribuant, en 1906, à 85 % de la production mondiale) et la diffusion de la consommation d’opiacés en Europe, en Angleterre notamment, tant dans les milieux aisés que dans la classe ouvrière, au fur et à mesure du développement de la révolution industrielle.

Enfin, pour expliquer l’essor de la production d’opium en Chine du Sud, puis dans ce que l’on appellera au milieu du  XXe siècle le « Triangle d’Or », cet espace de production illicite d’opiacés niché dans les hautes terres de l’Asie du Sud-Est continentale (Birmanie, Laos et Thaïlande), Pierre-Arnaud Chouvy apporte des explications géopolitiques d’un très grand intérêt historique. Il fait de même, à propos de l’émergence, en Afghanistan, en Iran et au Pakistan, lors d’une période légèrement plus récente, d’un nouveau foyer de production illicite d’opiacés et de narcotrafic. C’est d’ailleurs par symétrie, tant du point de vue des activités de production y ayant cours que de sa caractéristique religieuse, que cet espace niché à l’autre extrémité de la chaîne himalayenne a été dénommé «  Croissant d’Or » par la C.I.A. La guerre qu’a provoquée l’invasion soviétique, puis les combats qui se sont déroulés entre différents groupes islamistes, ont conduit à la mise en place progressive des réseaux qui, il y a quelques années (1999), ont fourni près de 80 % de la production mondiale d’héroïne.

Mais le très grand intérêt de l’ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy est de démontrer l’intérêt de la démarche d’analyse géopolitique, ­celle des rivalités de pouvoir sur des territoires,­ pour mieux comprendre l’évolution des situations géographiques. Il intitule à ce titre un chapitre de son livre « Le territoire entre opium et Etat », dans lequel il développe une approche des rapports de force qui existent entre les différents acteurs du narcotrafic – étatiques et non-étatiques – et ce, à différents niveaux d’analyse spatiale : depuis les conflits locaux jusqu’aux rivalités d’échelle planétaire. Pierre-Arnaud Chouvy mène ainsi de pertinentes comparaisons entre le Triangle d’Or et le Croissant d’Or, des espaces qu’il considère comme des « angles » géographiques et géopolitiques majeurs de l’Asie, de part et d’autre de la barrière himalayenne. Enfin, l’auteur envisage le rôle primordial de la guerre et de ses impératifs économiques dans le développement de l’économie de la drogue, la dialectique drogue-conflit étant en partie nourrie des phénomènes d’exclusion économique et politique qui caractérisent les espaces interétatiques et polyethniques du Triangle d’Or et du Croissant d’Or.

Au total, un très grand livre, celui d’un jeune chercheur qui permet d’augurer de nouveaux développements de la géopolitique en Géographie.

Par Roland Pourtier                                                        

Géographe, professeur à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.

S’engager à la suite de Pierre-Arnaud Chouvy sur les territoires de l’opium, c’est entreprendre un voyage en des terrains où l’illicite le dispute au secret, où l’aventure intellectuelle côtoie un travail d’investigation confinant à l’espionnage. L’auteur n’a certes pas la prétention de se substituer aux informateurs des agences spécialisées, tel le PNUCID. Son ambition est d’une autre nature : donner une lecture géographique d’un phénomène de société aux implications planétaires dont la plupart des publications, pourtant fort nombreuses, négligent la prise en compte de la dimension spatiale. Les rapports dialectiques entre opium et territoire servent de fil conducteur à une étude qui revendique une approche géo-historique conjuguant les échelles et les temporalités.

La comparaison du Triangle d’Or et du Croissant d’Or met en évidence le primat du politique dans la géographie fluctuante de la culture du pavot, des laboratoires de transformation de l’opium en morphine et en héroïne, et des réseaux commerciaux. Cette géographie s’adapte avec beaucoup de plasticité à des contextes géopolitiques très complexes et changeants. Le rappel des « guerres de l’opium » qui virent l’Angleterre imposer la consommation d’opium à la Chine dans un but mercantile ne manque pas de soulever des questions éthiques quant au statut légal ou illégal de la production et du commerce des drogues. Plus proche de nous, l’émergence du Triangle d’Or au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et celle du Croissant d’Or dans la foulée de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, sont directement liées à la guerre froide – et indirectement à l’augmentation de la consommation mondiale et aux cours vertigineux de la poudre blanche dans les pays riches, consécutive à la prohibition. Tous les mouvements armés ont utilisé l’argent de la drogue pour leur financement, avec la bénédiction, à tout le moins la bienveillante compréhension, des agents de la CIA dans leur lutte contre le communisme aux côtés du Kuomintang puis des talibans. Depuis l’effondrement de l’empire soviétique la donne régionale a changé, mais on ne supprime pas une activité lucrative du jour au lendemain, d’autant que le marché mondial est plus porteur que jamais : ayant perdu leur apparence idéologique les rébellions n’exhibent plus que leur figure mafieuse.

Comme en d’autres régions du monde, une ressource, ici l’opium, ailleurs le diamant, de nerf de la guerre en est devenue l’enjeu. Encore faut-il que le contexte géopolitique soit favorable à l’implantation d’activités illicites : les territoires en crise, en mal d’autorité, les territoires de non-droit, mais aussi les marges, les espaces transfrontaliers où les réseaux de proximité l’emportent sur un Etat lointain, s’y prêtent à merveille. L’histoire coloniale avait fait de la Birmanie et de l’Afghanistan, deux Etats « tampons » – entre la Chine et l’Inde, entre le lion britannique et l’ours russe. La communauté internationale les a relégués au cours des dernières décennies au stade d’Etats « parias », toujours en quête, par ailleurs, d’une hypothétique unité interne. Partout l’économie de l’opium – mais il en est de même pour la coca en Amérique latine –  s’inscrit dans des histoires troublées, s’empare d’espaces périphériques, mal contrôlés par le pouvoir central, s’épanouit à la faveur de régimes politiques englués dans la corruption des élites civiles et militaires.

Certes, rien n’est irréversible, les montagnes du Triangle d’Or et les hautes vallées du Croissant d’Or n’ont pas vocation à produire de l’opium. Les brusques variations de la production en Afghanistan au cours de ces dernières années montrent d’ailleurs combien celle-ci s’ajuste au contexte politique. La chute de la production en Thaïlande reflète les capacités du pouvoir de Bangkok à mieux contrôler ses périphéries frontalières. Mais, à l’échelle de l’Asie, cette action ne fait que déplacer les espaces productifs, car les territoires de l’opium n’ont pas d’ancrage spatial vraiment contraignant. Les champs de pavot, les laboratoires de transformation, les réseaux commerciaux composent une géographie fluide – que rejoint aujourd’hui celle des produits de synthèse, notamment les méthamphétamines qui occupent une place croissante dans le marché asiatique des drogues, en particulier en Birmanie et en Thaïlande.

Par la multiplicité des acteurs qu’il met en jeu, par l’importance des enjeux économiques et politiques associés au narcotrafic, l’opium constitue une entrée très efficace pour une analyse géopolitique globale de deux espaces névralgiques situés aux extrémités de l’Himalaya, espaces de confins, de marges, carrefours ouverts ou fermés selon la respiration de l’histoire qui tantôt valorise les routes, tantôt les barrières ou « antiroutes ». Les chemins de l’opium se moulent sur d’anciens parcours millénaires comme les routes de la soie, ou en inventent de nouveaux, pénètrent les réseaux commerçants dont l’opacité, à la mesure de leur clandestinité et de leur informalité, fait la force. Depuis le 11 septembre 2001 les regards sont braqués sur l’Afghanistan et l’on s’interroge sur les relations qui existent entre narcotrafiquants, marchands d’armes et réseaux terroristes.

L’ouvrage vient donc à point : les informations et les réflexions qu’il contient représentent en effet un apport précieux à la compréhension de situations d’une grande complexité qui, par leurs implications multiples, concernent plus que jamais les citoyens du monde. Sans se noyer dans une actualité bouillonnante, tout en ayant consulté des milliers de sources, Pierre-Arnaud Chouvy prend du champ vis-à-vis des données immédiates pour leur donner du sens en les plaçant dans la perspective du temps long et de la dynamique des territoires. C’est pourquoi cette étude magistrale fera référence car elle va bien au-delà des contingences de l’actualité.

 

INTRODUCTION

L’opium, tout à la fois remède et poison, est une substance qui exerce en Occident une fascination d’autant plus grande qu’elle y fut longtemps entourée d’un mystère que les origines et les utilisations extrême-orientales que l’on voulait bien lui prêter, certes à tort, peuvent en partie expliquer. Le pavot à opium exprime toujours cette dualité selon laquelle il peut soulager maux et douleurs, mais aussi enchaîner son consommateur invétéré dans une grave dépendance.

Cependant, si la pratique consistant à fumer de l’opium est certes chinoise, quoique de façon indirecte, l’origine géographique du pavot somnifère, Papaver somniferum Lewin, est loin d’être extrême-orientale, puisque l’on estime que la plante est apparue entre la région méditerranéenne et l’Asie mineure. Le mystère qui subsiste quant aux origines exactes du pavot n’a donc d’égal que l’opacité qui caractérise ses deux régions de production actuelles les plus importantes au monde : le Triangle d’Or, en Asie du Sud-Est continentale, et le Croissant d’Or, en Asie du Sud-Ouest. L’imposition de la consommation d’opium à la Chine par les Britanniques au XIXe siècle et l’apparition consécutive, en Asie, de ces deux espaces de production, ont fortement contribué à la construction des conceptions orientalisantes du produit et de ses utilisations. C’est précisément à l’étude de ces terres à pavot d’Asie, à leur inscription dans l’espace géographique, que ce texte est consacré.

L’opium illicite mondial est produit, dans son immense majorité, au long de ces 7 500 kilomètres d’étroite succession de montagnes qui s’étirent depuis la Turquie jusqu’au Vietnam, en passant bien sûr par l’Afghanistan. Mais c’est à l’ouest et à l’est de cette bande montagneuse, de part et d’autre de l’Inde, que se situent les deux plus importantes régions productrices d’opium au monde, respectivement le Croissant d’Or et le Triangle d’Or. Il n’en a certes pas toujours été ainsi et les bouleversements caractéristiques de la culture du pavot à opium comme de son trafic, qui ont marqué l’histoire de l’Asie depuis le début du XIXe siècle, semblent plus que jamais être d’actualité.

En effet, si le Croissant d’Or (stricto sensu, l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan) d’une part, et le Triangle d’Or (stricto sensu le Laos, la Birmanie et la Thaïlande) d’autre part, fournissaient 97 % de la production illicite mondiale d’opium en 1989, ce qui, en proportions, n’a pas changé à la fin des années 1990, il n’en était pas de même au début du XXe siècle. En 1989, donc, les 4 209 tonnes d’opium non médical produites dans le monde provenaient ainsi à 73 % du Triangle d’Or (63 % du total mondial pour la Birmanie) et à 24 % du Croissant d’Or (14 % du total mondial pour l’Afghanistan), les 3 % restant étant d’origine mexicaine. Ces données concernant la répartition des productions mondiales d’opium montrent, lorsqu’elles sont comparées avec celles de 1906, de 1970 et de la fin des années 1990, d’une part, l’extrême amplitude des variations des quantités produites mondialement comme, d’autre part, le profond bouleversement des régions de production : l’Afghanistan ayant produit à lui seul 79 % du total mondial en 1999, avant, certes, de voir sa récolte diminuée d’environ 90 % en 2001.

Ainsi, en 1906 ce sont 41 624 tonnes d’opium illicite qui étaient produites dans le monde, dont 85 % en Chine (35 364 t.) et 12 % aux Indes britanniques (5 177 t.), soit près de dix fois plus qu’en 1989. En 1970, après l’éradication chinoise, conduite entre 1949 et 1955, et à la suite des efforts de la politique multilatérale de la Société des Nations puis de ceux des Nations unies, la production illicite d’opium avait chuté à 1 066 tonnes, désormais réparties à 67 % dans le Triangle d’Or (Birmanie : 47 % du total mondial) et à 23 % dans le Croissant d’Or (Pakistan : 13 % et Afghanistan : 10 %). La production mondiale d’opium avait donc été incroyablement réduite, mais les aires de culture du pavot avaient changé et le Triangle d’Or émergeait alors en tant que principal producteur, tandis que le Pakistan voyait son importance conservée, malgré la chute de sa production en valeur absolue (139 t. en 1970, mais toujours 13 % du total mondial).

Ces résultats, encourageants dans le cadre d’un effort international de réduction et de suppression de la production et du trafic de drogue, furent néanmoins rapidement remis en cause puisque, en 1989, avec 4 209 tonnes, la production illicite mondiale d’opium avait largement augmenté. Mais la croissance des quantités d’opium produites correspondait également à une transformation marquée de l’importance des différentes aires de culture. Si la Birmanie affirmait sa prédominance avec 2 625 tonnes d’opium pour 63 % du total mondial, l’Afghanistan prenait désormais, en valeur relative, la place du Pakistan, produisant 14 % du total mondial (3 % pour le Pakistan qui conserve néanmoins ses 130 t.) après avoir multiplié sa récolte par 5 par rapport à 1970. Mais au milieu puis surtout à la fin de la décennie 1990, la répartition et l’importance des productions avaient encore évolué, la Thaïlande et le Pakistan ayant certes réduit leurs productions de façon drastique, alors que la Birmanie et l’Afghanistan ont connu des modifications profondes des quantités ou même du type de drogues produites sur leurs territoires respectifs.

Les deux espaces dits du « Triangle d’Or » et du « Croissant d’Or » réunissent de nombreux territoires dont les différences et les similitudes sont transcendées par un phénomène majeur commun : la culture illicite du pavot somnifère et la transformation de l’opium en héroïne. Quant aux autres caractéristiques des aires en question, nombre d’entre elles permettent également que soient opérés certains rapprochements et que soit établie leur comparaison, le Triangle d’Or et le Croissant d’Or correspondant en effet à deux régions altitudinales qui ont longtemps été difficiles d’accès, ou qui le sont toujours. Ils peuvent ainsi être dits marginaux en fonction de leur position de marche, les espaces montagneux les constituant en partie pouvant être qualifiés de périphériques par rapport aux bassins et aux vallées qui accueillent les centres étatiques régionaux. Mais le Triangle d’Or et le Croissant d’Or présentent aussi cette caractéristique commune d’être superposés à des espaces polyethniques et, surtout, interétatiques. En effet, dans les deux régions, les aires de production de pavot à opium chevauchent chacune les frontières interétatiques des trois pays qui les abritent : historiquement et stricto sensu, les espaces du Triangle d’Or et du Croissant d’Or sont surimposés aux espaces frontaliers contigus de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande d’une part, et de l’Afghanistan, de l’Iran et du Pakistan d’autre part.

On peut légitimement s’interroger sur la nature des facteurs qui ont permis, sinon favorisé, le développement de telles productions d’opiacés en Asie. Quels sont ceux, particulièrement, qui ont pérennisé et ancré le recours à l’économie de l’opium précisément dans les espaces du Triangle d’Or et du Croissant d’Or ? Et comment expliquer, enfin, que ce même recours ne se soit pas étendu aux régions périphériques des espaces du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, alors même que certains Etats y présentent un fort potentiel de production d’opium et, à l’instar de la Chine, l’ont parfois amplement prouvé ? Outre la question du recours à une activité économique particulière, c’est donc celle de la localisation et de la spatialisation de la production illicite d’opium qui est au centre de la présente problématique. En effet, l’hypothèse de départ, qui a orienté le traitement de la problématique, postulait que, dans le cadre de l’explication de l’émergence des espaces de productions illicites du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, les facteurs politiques primaient sur les facteurs économiques, que la pauvreté et le sous-développement, s’ils constituent certes un terreau favorable au recours à l’économie de la drogue, ne pouvaient justifier et expliquer la localisation spécifique des productions ni leurs limites spatiales dans un continent largement caractérisé par la pauvreté. C’est donc en adoptant une démarche comparative, à travers l’étude des différences et des similitudes qui marquent les deux régions, que l’on pourra décrire les facteurs communs qui permettent d’y expliquer l’apparition et la pérennisation de la production d’opium. A travers le jeu des centres et des périphéries, de l’isolationnisme et de l’isolement, de l’accès et de sa dénégation, à travers les logiques de fragmentation politique et celle de l’économie de la guerre, c’est une lecture géopolitique de la genèse des territoires de l’opium qui est ici proposée.

One Comment to “Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or.”

  1. […] Les Territoires de l’opium, livre publié en 2002 par Pierre-Arnaud Chouvy, analyse les différents facteurs ayant favorisé l’émergence du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, les deux plus grandes régions productrices d’opium. Le Triangle d’Or est constitué de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande. Le Croissant d’Or rassemble l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan. […]